Dimension psychosociale de l’acceptation de l’usage des TIC : intégration dans l’absorption cognitive, du technology acceptance model, du Flow et de l’auto-efficacité (Heutte, 2008)

 décembre 2008
par  Jean Heutte
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La généralisation des environnements numériques de travail (ENT) ou de formation (ENF) interpellent les enseignants formateurs et pose un double enjeu de compréhension du rapport adulte à la formation et de l’optimisation des dispositifs d’apprentissage notamment en formation d’adultes. D’une conception « ouverte » de la psychopédagogie des adultes (Jézégou, 2002, 2006), centrée sur les niveaux micro-psychologique et méso-pédagogique, sans pour autant faire abstraction des données macrosociales dans lesquelles les deux premiers niveaux s’insèrent et prennent sens (Desjeux, 2006), il s’agit de privilégier une double approche par la psychologie sociocognitive et l’analyse technicopédagogique des faits de formation des adultes, « entrées » de recherche ouvertes sur les autres sciences de la formation (infocom, sociologie, histoire, philosophie, gestion).

Cette évolution, s’observe parmi tous les modèles privilégiant historiquement une approche plutôt « techno-centrés », qui le plus souvent intègrent une (ou plusieurs) dimension(s) psycho-sociale(s). Dès les années 1980, plusieurs chercheurs ont proposé différentes approches en matière d’appropriation des technologies par les individus. Boland (1987) suggère qu’en substituant les données aux informations pour en faire des « objets » d’études, de nombreuses recherches ont perdu de vue toutes les habiletés nécessaires pour comprendre et réfléchir à un monde plus large constitué d’humains, dont la construction repose sur le langage et les communications. Plus largement, l’importance de la perception et des attitudes, leur formation et leur influence sur les comportements individuels sont maintenant reconnus comme des éléments incontournables pour comprendre l’acceptation de l’usage des technologies.

Selon Bandura (2002), l’agentivité humaine et l’adaptation au changement dans les environnements numériques seraient très fortement liées au sentiment d’auto-efficacité. Cette notion est définie par Wood et Bandura (1989) comme la croyance des individus dans leurs capacités à mobiliser la motivation, les res¬sources cognitives et les actions nécessaires afin de contrôler des évènements qui apparaissent dans leurs vies. Autrement dit, cela renvoie à la perception qu’une personne a d’elle-même, de ses capacités à exécuter une activité et à réagir face à un évènement ou un objet. Cette perception influence son niveau de mo¬tivation et son comportement. Dans le contexte des TIC, certaines personnes peuvent se retrouver face à plusieurs incertitudes concernant leur croyance d’efficacité personnelle pour utiliser ces dispositifs, mais aussi concernant leur capacité d’apprentissage. Cela peut déterminer le non-usage (Boudokhane, 2006)

L’évocation d’une distorsion de la perception du temps au cours de l’activité et d’une intense satisfaction par de nombreux utilisateurs des réseaux numériques (Heutte, 2007) correspondent à deux indicateurs de cet état optimal de l’expérience humaine que Csikszentmihalyi (1990) appelle le flow : état en grande partie lié à l’émotion ressentie par celui qui sait que l’objectif est si proche, qu’il ne peut plus lui échapper. Les caractéristiques de l’expérience optimale sont « une adéquation entre les aptitudes de l’individu et les exigences du défi rencontré, une action dirigée vers un but et encadrée par des règles, une rétroaction permettant de savoir comment progresse la performance, une concentration intense ne laissant place à aucune distraction, une absence de préoccupation à propos du soi et une perception altérée de la durée » (Csikszentmihalyi, 2004).

Figure 1. PNG - 35.2 ko Expérience autotélique (Flow) : exigences de la tâche et compétences élevées. Adapté de Csikszentmihalyi (2004)

Cette expérience est si gratifiante qu’elle justifie à elle seule que ceux qui l’ont vécu (au moins une fois) se donnent parfois beaucoup de mal pour réunir toutes les conditions pour la revivre à nouveau, ce qui dans le domaine particulier des TIC peut avoir une forte incidence sur l’acceptation de l’usage.

Le flow dans les environnements numériques : « Time fly when you’re having fun... » Concernant plus spécifiquement la cognition distribuée via les réseaux numériques (Conein, 2003) un nombre croissant de recherches (informatique, info-com, sciences de gestion...) menées sur les continents nord américain, asiatique et océanique (Chen, 2000 ; Chen et coll., 1999 ; Ghani, Deshpande, 1994 ; Ghani et coll., 1991 ; Hoffman, Novak, 1996 ; Koufaris, 2002 ; Novak et coll., 2000 ; Novak, Hoffman, 1997 ; Pearce et coll. 2005 ; Seikpe, 2005 ; Sénécal et coll., 2002 ; Trevino, Webster, 1992 ; Webster et coll., 1993), fond référence à la théorie de l’ état optimal - flow (Csikszentmihalyi , 1975, 1990), dont la robustesse est confirmée dans de très nombreuses de publications en psychologie du sport (Jackson, Csikszentmihalyi, 1999). Considérant la place occupée et la récurrence des croyances dans les différents modèles de recherches sur le comportement des utilisateurs de TIC, Agarwal et Karahanna (2000) proposent d’examiner leurs déterminants à l’aide du concept d’absorption cognitive. Pour ce faire, ils définissent celui-ci comme un profond état d’engagement qui se révèle à travers cinq dimensions au moment de l’utilisation d’une technologie ou d’un outil informatique. Ces dimensions sont la dissociation temporelle ou la perte de la notion du temps ; l’immersion ou la concentration totale dans une tâche ; l’intensité du plaisir, le sentiment de contrôle de l’interaction, ainsi que la curiosité sensorielle et cognitive.

Figure 2. Figure 2. Le modèle de Agarwal et Karahamma (2000) : intégration du TAM, du Flow et du SEP (illustration Pelletier, 2005)…

Selon Agarwal et Karahanna (2000), l’absorption cognitive est à la fois fortement expliquée par l’utilité et la facilité d’utilisation, lorsqu’elle se présente en tant que conséquence, et représente aussi un fort prédicateur de ces croyances lorsqu’on la considère comme antécédent. Agarwal et Karahanna (2000) et de Barki et coll. (2006) qui soulignent la dichotomie dans la littérature quand à la place de l’absorption psychologique comme antécédent ou conséquence. Barki et coll. (2007) suggèrent que la place de l’absorption varie selon contexte d’utilisation : l’absorption cognitive serait un antécédent des croyances en contexte hédonique alors qu’en contexte utilitaire, elle se présente comme conséquence.

Compte tenu des éléments énoncés ci-dessus, il apparaît qu’une bonne part de la base théorique des travaux réalisés actuellement se situent plus particulièrement dans la lignée de modèles et de construits comme : le Technology Acceptance Model - TAM de Davis (1989), le modèle théorique le plus utilisé à ce jour dans le domaine des systèmes d’information (Lee et coll., 2003) ; l’auto-efficacité (Bandura, 2003) plus spécifiquement face aux technologies (computer self-effïcacy), validé et présenté par Compeau et Higgins (1995) et Compeau et coll. (1999) ; le concept d’absorption cognitive (cognitive absorption) d’Agarwal et Karahanna (2000), extension du TAM de Davis adapté au contexte web.

Bien qu’elles permettent d’expliquer plus ou moins la moitié des intentions d’usage des technologies, ces théories présentent de sérieuses limites :
- très technocentrées (focalisée sur l’usage des TIC ou le SEP dans l’usage des TIC)
- centrées sur les individus (plus que sur les groupes)
- vision du flow partielle (la dimension altruiste du flow n’apparaît pas)


Sources :
Heutte (2008) Autodétermination, auto-efficacité, autotelisme : les conditions de l’efficacité collective, communication orale à l’occasion du Symposium "Société de la connaissance et de l’apprenance : regards croisés", co-organisé par le Cerlis (Université Paris Descartes - Equipe éducation & vie associative) et le Cref (Université Paris X Nanterre - Equipe apprenance et formation des adultes), 2-3 octobre 2008, Paris - La Sorbonne.


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