Divergences et similitudes entre pleine conscience et psychologie positive (Shankland & André, 2014)

samedi 1er novembre 2014
par  Jean Heutte
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La psychologie positive constitue une orientation récente (Seligman & Csiksentmihalyi, 2000) dont l’objectif était de contrebalancer un siècle de recherche ayant porté sur les dysfonctionnements et les pathologies, afin de favoriser par ce biais une meilleure compréhension du fonctionnement humain, en y intégrant une analyse fine des déterminants et processus en jeu dans l’épanouissement et le bien-être des individus, des groupes et des institutions (Gable & Haidt, 2005). Le terme « psychologie positive » n’implique donc pas qu’il existe une « psychologie négative », mais cherche à mettre l’accent sur l’autre versant des comportements humains, comme certains prédécesseurs, tenants de la psychologie humaniste : le fonctionnement « sain » (James, 1902) ou « optimal » (Rogers, 1959). Cependant, à l’inverse du courant humaniste, la psychologie positive – en tant que science du « bonheur » (Bouffard & Lapierre, 1997) – s’appuie essentiellement sur les standards de recherche actuels qui consistent en l’utilisation prioritaire de méthodologies quantitatives et expérimentales.

Dans cet élan du nouveau millénaire à venir, les fondateurs de la psychologie positive ont tenté de regrouper différents domaines de recherche en psychologie qui jusque-là s’étaient développés de manière cloisonnée (Shankland, 2014). En ce sens, la psychologie positive n’a pas seulement souhaité concevoir de nouveaux modèles théoriques, mais s’est proposé de rassembler, sous une même appellation, des spécialisations de recherche qui allaient déjà dans le sens d’une analyse et d’un développement des déterminants de l’épanouissement humain. On peut citer à titre d’exemple les recherches sur l’attachement sécurisant (Bowlby, 1969), les couples heureux et durables (Gottman & Silver, 2000), ou encore les travaux sur la résilience (Rutter, 2008). C’est ainsi qu’au vu des résultats de nombreuses études ayant montré le lien entre pleine conscience et bien-être psychologique (pour une revue, voir Brown & Ryan, 2003 ; Brown, Ryan, & Cresswell, 2007), la psychologie positive a tout naturellement considéré que la pleine conscience faisait partie intégrante de l’orientation positive en psychologie. Les différentes formes de psychothérapies positives et les programmes fondés sur le développement de la pleine conscience ont d’ailleurs été intégrés à la même période dans les thérapies cognitives et comportementales sous l’appellation de « troisième vague » (la première vague correspondant à l’approche comportementale, et la seconde vague à l’approche cognitive ; Cottraux, 2007 ; Dionne & Neveu, 2010). Cependant, une part des chercheurs et instructeurs spécialisés dans les programmes de pleine conscience ne considèrent pas la compatibilité entre les fondements de la pleine conscience et ceux de la psychologie positive comme allant de soi (voir Kashdan & Ciarrochi, 2013). Pourtant, à ce jour peu de publications se sont penchées plus avant sur cette question. C’est donc l’objet principal du présent article : ces attitudes face à la pratique sont-elles réellement incompatibles ? Peuvent-elles devenir complémentaires ? Si oui, à quelles conditions ?

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DES ATTITUDES ANTINOMIQUES ?

Attitudes fondamentales et idées reçues concernant la pleine conscience

La pleine conscience peut être définie comme un état de conscience qui résulterait du fait de porter son attention intentionnellement sur l’expérience du moment présent, sans jugement (Kabat-Zinn, 2003). Grâce à différents types d’exercices issus de la pratique bouddhiste, il est possible de développer de nouvelles attitudes et compétences permettant d’augmenter la fréquence et la qualité des moments de pleine conscience dans la vie quotidienne (André, 2011). Il s’agit d’entrer en contact avec les stimuli intérieurs (pensées, émotions, sensations physiques) et extérieurs (environnement physique et social), et d’observer, avec une attitude d’ouverture et de curiosité l’ensemble de ces événements perceptuels avec non-jugement et non-réactivité. Ainsi, la pleine conscience peut être comprise comme la capacité mentale d’un individu à se focaliser sur la perception directe et immédiate de l’instant présent, accompagnée d’un état de conscience réceptive et ouverte envers tout ce qui émerge dans l’esprit, instant après instant, tout en lui permettant de s’extraire de ses modes habituels de réaction gouvernés par ses filtres et ses biais cognitifs.

Depuis une trentaine d’années, la méditation de pleine conscience a fait irruption dans le champ de la science. Médecine, psychologie, psychiatrie et neurosciences se sont penchées sur les effets de cette pratique sur le court, moyen et long terme. Il s’agit d’une pratique qui tend à aller à l’encontre de ce vers quoi nous pousse le mode de vie actuel dans les sociétés occidentalisées qui comprend toujours plus de sollicitations, d’agitation, et s’accompagne souvent d’un état de stress plus ou moins intense selon les individus. La méditation de pleine conscience vise à laisser le temps de reprendre son souffle, d’ « être », plutôt que de « faire » en permanence. Il s’agit de s’arrêter et d’observer ce qui se passe en nous (la respiration, les sensations corporelles, le flot incessant de pensées, les émotions associées) et autour de nous (les sons, les odeurs, l’agitation…). Ce temps d’observation se fait sans rechercher d’état particulier ni d’évaluation particulière de cet état. On parle ainsi de nonjugement, bien que l’esprit humain soit fait de telle sorte qu’il lui est difficile de ne porter aucun jugement sur ce qui se passe. Néanmoins, l’attitude que l’on cherche à développer consiste à accueillir ce qui se présente, sans rejeter ni tenter de s’accrocher.

Le terme « méditation » est souvent mal interprété et associé à un ensemble de convictions religieuses, alors qu’elle ne nécessite pas d’adhérer à des croyances particulières, elle vise un entraînement de l’attention portée à l’instant présent sans jugement. Elle est donc aujourd’hui également proposée dans un cadre laïque, en témoignent les nombreux programmes développés dans le domaine médical (Mindfulness-Based Stress Reduction, Kabat-Zinn, 1990), thérapeutique (Mindfulness-Based Cognitive Therapy, Segal, Williams, & Teasdale, 2002 ; Mindfulness Based Relapse Prevention, Bowen, Chawla and Marlatt, 2010), académique (Mindfulness in Schools Project, Huppert & Johnson, 2010 ; Mindfulness Based Coping with University Life, Lynch, Gander, Kohls, Kudielka, & Walach, 2011) ou dans le monde de l’entreprise (Chaskalson, 2013).

D’autre part, dans les représentations communes, méditer est perçu comme une activité intellectuelle : réfléchir de manière approfondie sur un sujet. Pourtant, la majorité des pratiques méditatives passent d’abord, au moins en partie, par un ressenti corporel. De plus, l’individu ne cherche pas à élaborer une réflexion à partir de son expérience du moment. Pour d’autres personnes, la méditation consiste à « faire le vide dans sa tête ». Or, les moments de « pure présence » à l’instant, sans mentalisation, sont en fait extrêmement rares. La plupart du temps, la pratique méditative consiste à accueillir les pensées qui vont et viennent, sans chercher à les éliminer, mais tout en essayant de rester présent à l’instant, donc éviter de se laisser embarquer par une pensée – ou tout au moins, de tenter d’en prendre conscience et de revenir aux sensations de l’instant présent : le rythme de la respiration, du cœur, les sensations dans les différentes parties du corps, l’état émotionnel du moment…

En raison de l’état de détente que peut susciter le fait de s’arrêter un instant et d’écouter ses sensations, certaines personnes ont tendance à penser que la méditation serait une forme de relaxation. Or, dans la pratique méditative aucun état particulier n’est recherché ; certaines séances peuvent même être difficiles sur le plan émotionnel et douloureuses sur le plan physique (tout individu qui cherche à rester assis durant 45 minutes dans une même posture pourra en juger par lui-même). Le travail consiste à augmenter sa conscience et son recul face aux expériences plutôt qu’à se détendre pour fuir une contrariété. En résumé, la méditation consiste à cesser d’agir pour laisser être, tenter de ne pas réagir face aux stimulations internes (pensées, émotions, sensations) ou externes (sons, mouvements), mais simplement accueillir.

En quête de conscience ou de bien-être ?

D’après la présentation brève proposée dans cet article concernant la psychologie positive et la pleine conscience, on perçoit d’emblée deux postures qui peuvent paraître antinomiques (voir Tableau 1). La psychologie positive se donne ouvertement pour objectif d’aider les individus à accroître leur bien-être par la pratique d’exercices qui aideraient à repérer le positif dans le quotidien de chacun, à trouver du sens à sa vie et à améliorer la qualité des relations. La posture de la psychologie positive consiste à dire qu’au-delà des déterminants biologiques et environnementaux, chacun a la possibilité d’agir par luimême pour être plus heureux (Sin & Lyubomirsky, 2009). Ainsi, on retrouve dans de nombreux écrits, une recherche délibérée d’augmenter le bonheur des individus et des groupes. Il y a donc des attentes spécifiques lors de la pratique d’exercices, dont l’un des objectifs est de réduire les émotions négatives (p. ex., Seligman, Steen, Park & Peterson, 2005). L’individu poursuit ainsi un but explicite de bien-être. Par exemple, si je pratique l’exercice du Journal de Gratitude (noter chaque soir pendant 14 jours 5 choses pour lesquelles je suis reconnaissant, Emmons & McCullough, 2003), je cherche à augmenter mes émotions positives en prenant davantage conscience des petites choses du quotidien qui me font du bien. On serait davantage du côté du « faire » et d’une recherche de modification de ce qui est.

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À l’inverse, les instructeurs de programmes de pleine conscience avertissent d’emblée les participants qu’il importe de commencer par renoncer à toute forme d’attente, ou de résultats immédiats des exercices de méditation en termes de bien-être. Ces pratiques ont pour objet d’améliorer l’état de présence à soi et aux autres, d’augmenter sa lucidité, ce qui n’entraîne pas nécessairement d’état de bien-être – ou pas dans l’immédiat. On se situerait davantage du côté de l’« être » et de l’accueil de ce qui est. La pratique de pleine conscience consiste à accepter ce qui est présent et à l’explorer avec curiosité et intérêt. Accepter ne signifie pas se résigner, mais prendre conscience de ce qui est, sans jugement. Un orage n’est pas « bon » ou « mauvais » en soi, il est simplement. Afin de comprendre au mieux cette attitude d’acceptation, prenons l’exemple des personnes atteintes d’une maladie chronique qui souffrent de douleurs constantes. De nombreuses recherches ont mis en évidence les effets délétères de la résignation (ou impuissance apprise, Seligman, 1975). A l’inverse l’optimisme est positivement corrélé à l’amélioration des symptômes (Seligman, 1991). Alors comment comprendre le rôle de l’acceptation dans ce cadre ? En effet, il a été montré que le sentiment d’efficacité personnelle (Bandura, 1977) – ou de compétence dans la gestion d’une situation, ici la douleur – était un facteur prédictif des résultats thérapeutiques positifs pouvant être obtenus suite à une prise en charge cognitivo-comportementale de la douleur chronique (Lorig & Gonzales, 1992). Cependant, dans certains cas, notamment chez les individus ayant des douleurs chroniques, il s’avère difficile d’augmenter le sentiment de contrôle de son état de santé. Il convient alors de tenter d’établir un rapport différent à la douleur. Ce rapport se caractérise par le non évitement de l’expérience sensorielle, émotionnelle et cognitive, car les stratégies d’évitement ont davantage tendance à maintenir et prolonger la souffrance (Monestès, Vuille, & Serra, 2007). L’acceptation est ainsi un mode de relation pacifié aux symptômes (Gauchet, Shankland, Dantzer, Pellissier, & Aguerre, 2012), contrastant avec la propension habituelle qui vise à les éradiquer (McCracken & Eccleston, 2003). Cette posture repose sur le postulat que la lutte contre la douleur (faire face) est parfois contreproductive, car en cherchant délibérément à réduire la douleur, la focalisation des efforts sur cet objectif tend au contraire à l’amplifier. C’est pour cette raison que des thérapies d’acceptation (Acceptance and Commitment Therapy, Hayes, Strosahl, & Wilson, 1999) ont a été adaptées pour des personnes faisant l’expérience de douleurs chroniques (Dahl, Wilson, & Nilsson, 2004).

Pour aboutir à ce type d’attitude d’acceptation, il importe de parvenir à résister à notre propension naturelle à déployer des efforts en vue d’un objectif ou de la résolution d’un problème. Le « lâcher prise » facilite cet accueil de toute expérience, sans lutter contre ou chercher à anticiper le pas suivant. Prenons l’exemple d’un adulte qui viendrait rendre visite à un ami en raison d’une situation difficile actuelle pour laquelle il demande conseil. L’ami se sentant investit d’une mission de « résolution de problème » passera davantage de temps à réfléchir à la réponse qu’il pourrait donner qu’à écouter attentivement et sans jugement ce qui lui est rapporté. Des recherches ont ainsi montré que la pratique de pleine conscience améliore la relation thérapeute-patient et réduit les symptômes des patients de manière plus efficace (Grepmair, Mietterlehner, Loew, Bachler, Rother, & Nickel, 2007), notamment en raison de facteurs nonspécifiques à la thérapie utilisée (Norcross, 2002), tels que l’écoute attentive et l’empathie (Shapiro, Carlson, Astin, & Freedman, 2006).

En résumé, on pourrait dire que les interventions en psychologie positive visent à modifier le contenu et la fréquence des expériences vécues, tandis que la pratique de pleine conscience se focalise sur le changement de relation à ces expériences. Ce changement d’attitude peut se faire notamment par le biais d’une réduction de l’identification à ses pensées et à ses émotions – appelé « défusion » (Forman, Herbert, Juarascio, Yeomans, Zebell, Goetter, & Moitra, 2012) ou encore « décentration » (Fresco, Segal, Buis, & Kennedy, 2007). Il s’agit d’être avec ses pensées et ses émotions, sans considérer pour autant qu’elles nous constituent ou nous représentent. Elles sont simplement là, à un moment donné, et peuvent aussi bien changer dans l’instant d’après. Le paradoxe de la pratique de pleine conscience réside pourtant précisément à cet endroit : à l’inverse de l’évitement expérientiel (Hayes, Wilson, Gifford, Follette, & Strosahl, 1996), l’acceptation expérientielle augmente le bien-être (p. ex., Ciarrochi, Kashdan, Leeson, Heaven, & Jordan, 2011), même s’il n’est pas recherché. Ce constat apparaît paradoxal dans une culture occidentale qui a cultivé la représentation selon laquelle seul le contrôle permet le changement. Nombre de recherches révèlent ainsi des effets similaires de programmes fondés sur les principes de la psychologie positive et de programmes fondés sur la pratique de pleine conscience.


Source :
Shankland, R., André, C. (2014). Pleine conscience et psychologie positive : incompatibilité ou complémentarité ? Revue Québécoise de Psychologie, 35, 157-178.


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