La fermeture de la porte de l’ijtihad : Après l’âge d’or est arrivé le crépuscule de la vieillesse où l’imagination est réduite, les facultés créatrices diminuées et la pensée ankylosée. (Charfi, 1999)

mardi 1er mars 2016
par  Jean Heutte
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On appelait mu’tazilites les uléma dont l’école de pensée a acquis de l’importance dès le milieu du VIIIe siècle (après J .-C.) et qui réservaient un rôle essentiel à la raison dans leurs recherches, par opposition aux muhaddithines qui se référaient constamment aux hadiths dans leurs créations juridiques. Pour les muhaddithines, « le bien est ce que Dieu ordonne et le mal ce que Dieu interdit ». Pour un mu’tazilite, au contraire, il ne suffit pas de démontrer l’authenticité d’un hadith, il faut aussi étudier son contenu pour vérifier s’il est raisonnablement acceptable. Le bien et le mal sont donc fondés sur la raison. « Les mu’tazilites font de la raison le critère même de la loi religieuse ». C’est ainsi qu’ils ont pu procéder à des créations juridiques très hardies. Par exemple, devant les abus auxquels donnait lieu (déjà… !) la répudiation, ils se sont permis de soutenir – du moins certains d’entre eux – que celle-ci ne devrait être parfaite qu’avec l’accord du juge. La méthode des mu’tazilites est aussi, dans une certaine mesure, celle des philosophes dont Averroès qui écrit : « Nous affirmons catégoriquement que partout où il y a une contradiction entre un résultat de la démonstration (ou la spéculation rationnelle) et le sens apparent d’un énoncé du Texte révélé, celui-ci doit être interprété ». Il ajoute que l’interprétation signifie la recherche du sens figuré par-delà le sens propre, à la lumière de la connaissance rationnelle.

La méthode de réflexion et de construction des théories, adoptée par les philosophes et les mu’tazilites et fondée sur la raison, s’apparente à la démarche laïque. C’est déjà un signe de décadence que les mu’tazilites aient été qualifiés de mécréants et pourchassés dès 846 (après J.-C.) sous le calife El Moutawakkil et leurs écrits détruits au point qu’il fallait deviner leurs idées à travers les ouvrages rédigés par leurs adversaires pour les critiquer. C’est seulement depuis moins d’un siècle, avec la découverte de manuscrits anciens, que nous avons directement accès à leurs textes. Avec l’écrasement des mu’tazilites, c’est l’esprit d’imitation qui l’emportera sur l’esprit de réflexion.

La fin de l’ijtihad

Le second évènement est la chute de Bagdad, lors de l’invasion des Tatars de 1258, qui a causé la mort d’un grand nombre d’uléma et la perte de beaucoup de manuscrits. Devant cet affaiblissement général de la société musulmane, les uléma ont perdu tout espoir dans l’avenir. Alors, pensant qu’on ne ferait pas mieux que les prédécesseurs, ayant peur de surcroît que l’islam ne se perde par des interprétations de plus en plus éloignées de son essence, les uléma ont décidé, par une sorte de consensus, « la fermeture de la porte de l’ijtihad » (effort de réflexion) selon l’expression consacrée. Dès lors, les nouveaux chercheurs ne feront plus que reprendre les ouvrages des anciens en y ajoutant tantôt une précision, tantôt un commentaire timide. Mais, dans l’ensemble, ils se bornent à exposer et à commenter presque religieusement les idées de leurs prédécesseurs. De plus, avec le temps, même parmi les auteurs anciens, seuls les plus classiques feront dorénavant autorité. Le phénomène ira d’ailleurs en s’aggravant puisque, au bout d’un certain temps, un des commentateurs d’un ouvrage ancien s’imposera au point que les générations suivantes n’oseront plus le contredire et se contenteront à leur tour d’ajouter quelques justifications ou précisions. C’est un peu le phénomène des glossateurs et des post-glossateurs qu’a connu le droit romain après son âge d’or. La ressemblance se vérifie d’ailleurs, non seulement quant au fond, mais aussi dans la forme, dans la mesure où, pour certains ouvrages de droit musulman comme de droit romain on trouve entremêlés le texte initial d’un grand auteur (main) avec les textes du glossateur (charah) et du post-glossateur (hachis). Cette ressemblance extrêmement frappante n’est pas un hasard. Elle prouve que, dans des circonstances similaires, les sociétés, même apparemment les plus différentes, réagissent souvent de la même manière. Peut-être est-ce là une sorte de fin de cycle que toutes les civilisations anciennes ont connue. Après l’âge d’or est arrivé le crépuscule de la vieillesse où l’imagination est réduite, les facultés créatrices diminuées et la pensée ankylosée.

Depuis cette époque et jusqu’à nos jours, la même attitude a prévalu chez les uléma, c’est-à-dire les magistrats des tribunaux charaïques, tant qu’ils existaient, les muftis, les professeurs des universités de théologie, telles que El Azhar en Egypte ou la Zitouna en Tunisie, ceux qu’on pourrait appeler les représentants de l’islam officiel. Quelques rares exceptions peuvent être signalées. Par exemple, l’Egyptien Mohamed Abdou a adopté des positions novatrices courageuses. Bien que ses idées aient été reprises par certains auteurs modernistes, il est resté un cas isolé dans la famille des théologiens. Dans leur très grande majorité, ces derniers ne font que répéter les thèses des anciens.

Quand, au début du siècle dernier, le gouvernement égyptien, dans le cadre des nombreux efforts qu’il a fournis pour amorcer le développement de la société et l’ouvrir sur le monde moderne, a voulu introduire en Egypte l’enseignement des mathématiques et des sciences exactes, il s’est cru obligé de consulter le cheikh d’El Azhar pour se « couvrir » avant de « commettre » cette innovation. Ce dernier a cru faire preuve d’un grand modernisme en approuvant le projet, mais, ajouta-t-il, à condition qu’on en démontre l’intérêt. Voilà le type d’innovation dont l’islam officiel est capable.

La charia est pour le monde musulman ce qu’est le droit romain pour l’Europe continentale. Œuvre de grandes esprits, les deux droits ont été des monuments juridiques admirables et qui ont, en leur temps, rendu les meilleurs services. Aujourd’hui les circonstances les ont dépassés. Les Européens ont pu évacuer, sans grand déchirement, une bonne partie des conceptions romaines inadaptées à notre temps. Pour nous, cette évolution est plus difficile à cause de la couleur religieuse qui a été donnée au droit musulman. Depuis un siècle, c’est le problème fondamental qui se pose aux sociétés musulmanes.


Source :
Charfi, M. (1999). Islam et liberté : Le malentendu historique, Albin Michel. (Extrait "L’écrasement des mu’tazilites et la fin de l’ijtihad", publié sur le site web de l’Institut Kheireddine.


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