Être ou ne pas être positif ? (Heutte, 2019)

samedi 1er février 2020
par  Jean Heutte
popularité : 9%

Extrait d’un article paru en 2019, qui souhaitait retracer rapidement les fondements épistémologiques (historique, philosophique, méthodologique…) de la science de l’expérience optimale en tant que champ de recherche empirique concernant l’expérience positive subjective (Brown, Lomas & Eiroa-Orosa, 2017), depuis la création du Positive Psychology Steering Commitee constitué par Mihaly Csikszentmihalyi, Ed Diener, Kathleen Hall Jamieson, Chris Peterson et George Vaillant, en 1999, à Akumal (Mexique), jusque ses dernières évolutions récentes notamment sous l’influence des chercheurs européens. Cet article avait aussi pour objectif de lever quelques ambiguïtés originelles concernant certains termes (optimal, positif et positiviste) qui parfois peuvent être l’objet de controverses (voir de polémiques) quand ils sont mal interprétés.

Le choix de l’expression « psychologie positive » pourrait laisser sous-entendre qu’il existe une psychologie négative. Bien entendu, introduire un tel jugement de valeur dans l’univers scientifique est, par principe, totalement exclu et n’aurait aucun sens. Dès le départ, Seligman et ses collègues ont très clairement répondu à certaines diatribes (notamment celle de Lazarus en 2003) qu’ils n’avaient en aucun cas l’intention de manquer de respect aux nombreux universitaires et praticiens qui ont passé la majeure partie de leur carrière à enquêter sur les états négatifs (Seligman & Pawelski, 2003) : Seligman n’hésite pas à rappeler qu’il est l’un d’entre eux et qu’il est fier des réalisations de ce domaine. Il suggère d’ailleurs d’éviter l’usage de « psychologie négative » qu’il estime trop péjoratif, pour lui préférer celui de « psychologie comme d’habitude » (cf. psychology-as-usual, qu’il attribue à Peterson), pour décrire le travail qui se concentre sur les problèmes de l’humain.

Dans ses premières années, le mouvement de la psychologie positive s’est différencié de la psychologie comme d’habitude en mettant fortement l’accent sur le positif (pensées, émotions, traits, etc.). Dans la mesure où la psychologie comme d’habitude était axée principalement sur les états mentaux négatifs, les chercheurs impliqués dans le courant émergent de la psychologie positive pensaient que pour rétablir l’équilibre (entre le positif et le négatif) il suffisait de se concentrer sur les qualités et les résultats positifs. Indirectement, cette caractérisation induisait le message implicite que les états et les expériences ostensiblement négatifs étaient indésirables, et que les gens devraient donc viser à les éviter, alors que les qualités et les résultats positifs étaient nécessairement bénéfiques et devraient être promus et recherchés. Cependant, les critiques ont mis en évidence divers problèmes inhérents à la classification des phénomènes comme étant soit positifs soit négatifs (Held, 2004). Ainsi, au cours des dernières années, une deuxième vague (Ivtzan, Lomas, Hefferon & Worth, 2015 ; Wong, 2011) plus nuancée de psychologie positive a germé, qui explore les complexités philosophiques et conceptuelles de l’idée même du positif, en développant une compréhension plus subtile de la nature dialectique de l’épanouissement (c’est-à-dire une interaction complexe et dynamique d’expériences positives et négatives). Dans un article récent, Lomas et Ivtzan (2016) mettent en évidence quelques études de cas concrètes concernant (1) des dichotomies saillantes (comme l’optimisme par opposition au pessimisme) qui illustrent le principe d’évaluation et (2) des processus complexes (croissance post-traumatique et amour) qui illustrent plutôt le principe de co-valence.

1 Quelques illustrations du principe d’évaluation

1.1 L’optimisme et le pessimisme

La première vague de la psychologie positive a été caractérisée par une tendance à valoriser l’optimisme comme partie intégrante du bien-être et à dénigrer le pessimisme en tant qu’antithèse de l’épanouissement. Cependant, comme l’a reconnu Seligman (1990), il faut faire attention à ne pas être « esclave des tyrannies de l’optimisme », mais être « capable d’utiliser le sens aigu du pessimisme de la réalité lorsque nous en avons besoin » (p. 292, traduction personnelle). Inversement, comme le résume son livre, le chemin du développement personnel peut impliquer des expériences qui, bien qu’elles soient ostensiblement difficiles, peuvent conduire à l’épanouissement et à la transformation. Les travaux empiriques corroborent ce point de vue et révèlent divers problèmes associés à un optimisme indu, la plupart étant liés à une sous-estimation du risque, ce qui mène à des comportements à risque (par exemple, le tabagisme (Weinstein, Marcus & Moser, 2005). Naturellement, en considérant les pièges de l’optimisme (le positif peut être négatif), il est possible d’inverser ce questionnement et de considérer la valeur de son pendant, le pessimisme (le négatif peut être positif). Par exemple, Norem (2001) souligne le « pouvoir positif » de la pensée négative : le pessimisme défensif (Norem & Cantor, 1986a, 1986b) est une stratégie qui fait la médiation entre l’expectation, l’anxiété et la performance dans une situation de prise de risque. Cette stratégie implique la mise en place d’une expectation d’échec particulièrement irréaliste de façon à utiliser l’anxiété qu’elle génère pour empêcher une chute de la performance (Fenouillet, 2012). Le pessimisme défensif n’est donc pas à confondre avec une stratégie d’auto-handicap (Jones & Berglas, 1978). En effet, contrairement aux stratégies d’auto-handicap, le pessimisme défensif n’est pas une stratégie d’échec mais de réussite. Les individus qui utilisent cette stratégie imaginent le pire afin de se motiver pour le meilleur, ils dopent leurs efforts pour empêcher l’échec.

1.2 La liberté et la restriction

La valeur de la liberté — et des concepts connexes comme l’autodétermination — est presque axiomatique au sein de la psychologie positive, considérée comme essentielle au bien-être (Ryan & Deci, 2000). En effet, les tourments qui peuvent se produire si la liberté est refusée, comme dans l’esclavage, sont indéniables. Cependant, il a été suggéré, notamment par des penseurs existentialistes, qu’un excès de liberté, une vie sans restrictions, peut être perturbant et plutôt générer du mal-être. Kierkegaard (1834), par exemple, a estimé que le sens vertigineux des possibilités illimitées pourrait engendrer une crainte ontologique, puisque nous devons continuellement faire des choix qui façonnent irrévocablement notre vie et assumer la responsabilité des conséquences : comme le dit Sartre, les gens sont « condamnés à être libres » (1952, p. 399). A l’inverse, limiter sa liberté peut être bénéfique pour le bien-être ; paradoxalement, elle peut même être libératrice. Les routines rigides de la vie monastique par exemple sont conçues pour alléger le fardeau des nombreux choix inconséquents mais incessants qui dominent la vie quotidienne (par exemple, autour de ce qu’il faut manger ou de la façon de s’habiller), libérant ainsi l’esprit pour qu’il s’engage dans l’attention « non conceptuelle et focalisée » qui est si appréciée par les méditants (Wright, 2008, p. 14). Comme l’ont montré Mischel, Shoda et Rodriguez (1989), le bien-être dépend de la capacité à résister à des inclinaisons fugitives, à créer des stratégies pour aider à surmonter les désirs à courte vue. Ce n’est qu’ainsi que l’on peut renoncer à des satisfactions plus immédiates et poursuivre des objectifs à plus long terme — comme l’observation stricte d’un régime alimentaire pour maintenir sa santé ou encore l’engagement sans aucun écart dans les études en vue d’obtenir des qualifications — qui sont finalement plus bénéfiques. Cependant, en considérant la liberté, il est de nouveau possible d’atteindre une synthèse hégélienne supérieure qui allie liberté et restriction. Cette dernière fait référence à une liberté d’attitude vitale, dans laquelle on a le courage d’affirmer et de poursuivre ses valeurs fondamentales : la « liberté de » (vs « liberté pour ») peut encore exister dans les conditions les plus restrictives, même dans les camps de concentration en temps de guerre (Frankl, 1963).

1.3 Le pardon et la colère

Le pardon est généralement considéré comme bénéfique pour le bien-être de celui qui pardonne (et de celui qui est pardonné). Cependant, dans certains contextes, le pardon peut être nuisible. En effet, par exemple, les personnes qui font des attributions causales externes bienveillantes pour justifier la violence de leur partenaire (en évoquant des facteurs situationnels, comme le stress), et/ou qui pardonnent de telles transgressions, courent un plus grand risque d’être systématiquement victimes de violence (McNulty & Fincham, 2011). Inversement, bien que la colère soit souvent présentée comme une émotion destructrice (Beck, 1999), il y a des moments où cela pourrait non seulement être une réponse plus appropriée face à un acte répréhensible que le pardon, mais qui, en fin de compte, peut servir à mieux promouvoir le bien-être à long terme. Cette réévaluation de la colère est le résultat de travaux menés par Tavris (1989), qui soutient qu’il s’agit fondamentalement d’une émotion morale, d’une réponse à une violation de l’éthique ou morale. Cela ne signifie pas non plus que la colère est toujours vertueuse ; elle peut être égoïste et/ou antisociale (Haidt, 2003). Néanmoins, comme le reconnaît Haidt, « la motivation à réparer les injustices peut aussi être fortement ressentie dans des situations de tiers, dans lesquelles le soi n’a aucun intérêt » (p. 856, traduction personnelle). Ainsi, chacun peut, et devrait sans doute, s’indigner des iniquités telles que l’oppression, et donc par exemple exiger des mesures de rétorsion ou de compensation au nom des victimes. En effet, il apparaît par exemple que les grands mouvements progressistes de l’histoire récente, des droits civils au féminisme, ont été propulsés par une « colère vertueuse » qui pousse à s’engager pour un monde meilleur (Siegel, 2009). Certains travaux mettent en évidence par exemple que dans le contexte de notre société de consommation capitaliste une plus grande diversité de choix conduit souvent à des niveaux inférieurs de satisfaction subséquente à l’égard de l’élément choisi (Iyengar et Lepper, 1999). Bien que de tels troubles puissent être un luxe offert par l’abondance, ils corroborent le lien perceptif des existentialistes entre la liberté et l’anxiété.

2 Quelques illustrations du principe de co-valence

2.1 La croissance post-traumatique

Par exemple, la notion de trouble de stress post-traumatique (introduite dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-III) par l’American Psychiatric Association (1980) au lendemain de la guerre du Vietnam) était initialement clairement classée du côté négatif. Cependant, O’Leary et Ickovics (1994) ont identifié quatre réponses possibles à l’adversité : succomber (altération radicale du fonctionnement) ; survivre avec une déficience ; être résilient (revenir aux niveaux de fonctionnement de base d’avant l’adversité) ; et se développer (les gens se rétablissant à des niveaux de fonctionnement encore plus élevés qu’avant l’adversité). Reflétant cette dernière catégorie, Tedeschi et Calhoun (1996) ont proposé le concept de croissance post-traumatique (posttraumatic growth (PTG)), qu’ils ont défini comme « un changement positif qui se produit à la suite de la lutte contre les crises de la vie très difficiles » (Tedeschi et Calhoun, 2004, p. 1, traduction personnelle). Depuis lors, un grand nombre d’études ont corroboré le concept, les études ayant invariablement constaté qu’une majorité (les pourcentages varient) des personnes souffrant d’un traumatisme subissent un certain degré de PTG, le traumatisme en question allant de maladies comme le cancer (par exemple, Koutrouli, Anagnostopoulos & Potamianos, 2012) à des catastrophes naturelles comme les cyclones (Pooley, Cohen, O’Connor & Taylor, 2013).

2.2 L’amour

Enfin, un dernier exemple concerne l’amour. En effet, il serait certainement possible de suggérer que la question de savoir si l’amour est vécu comme positif ou négatif dépend du contexte (par exemple, amour réciproque vs non réciproque), parce que l’amour exige de mettre son destin entre les mains d’un autre, dont les actions ne peuvent être contrôlées et dont l’amour réciproque ne peut être voulu. Cependant, l’amour est en tant que tel fondamentalement dialectique ; un mélange transcendant de joie et de terreur, de sécurité et de peur. C’est pour cette raison que Lomas et Ivtzan (2016) estiment que l’amour illustre tout particulièrement le « principe de co valence » (plutôt que le « principe d’évaluation »). Car dans ce contexte, la vulnérabilité et la dysphorie potentielle sont sans doute inhérentes à l’amour : ce ne sont pas des aberrations pathologiques, mais la condition même de l’amour. Ainsi, les aspects positifs et négatifs de l’amour en sont sans doute co-créateurs. Cette perspective sur l’amour s’aligne sans doute avec la notion d’harmonisation soulignée par Delle Fave, Brdar, Freire, Vella Brodrick et Wissing (2011) — définissable comme « l’équilibre des éléments opposés en un tout » (p.199, traduction personnelle) — qui a été évaluée comme la composante psychologique la plus importante du bonheur par les participants eux-mêmes. En tant que tel, on pourrait soutenir que les gens comprennent et apprécient intuitivement ce point que beaucoup de nos expériences les plus précieuses et les plus importantes impliquent ce genre d’équilibre dialectique, et nulle part ailleurs plus que dans le cas de l’amour (Lomas & Ivtzan, 2016).

2.3 La passion, la persistance, le flow…

Enfin, mais cela ne peut être détaillé dans cette synthèse, dans le même ordre d’idée, nous pouvons évoquer le modèle dualistique de la passion (harmonieuse vs obsessive) développé par Vallerand (Vallerand, 2015 ; Vallerand, Blanchard, Mageau, Koestner, Ratelle, Léonard et al. 2003), ainsi que celui de la persistance (flexible vs rigide) développé avec ses collègues (Chichekian, Vallerand & Verner-Filion, 2018). Pour notre part (Heutte, 2019b), nous souhaitons souligner l’amoralité du flow (Nakamura & Csikszentmihalyi, 2002 ; 2009) qui, tout en étant toujours une expérience subjective positive pour la personne en état de flow, peut avoir des conséquences (personnelles, sociales et/ou sociétales) positives comme négatives (Dark Side of Flow).

Ainsi, après une jeunesse un peu trop dichotomique (Held, 2002), la psychologie positive adopte désormais une vision plus nuancée de l’idée même du positif, en développant une compréhension plus subtile du développement humain optimal.


Source :

Heutte J. (2019). Clarification des fondements épistémologiques de la recherche fondamentale à visée pragmatique concernant le fonctionnement humain optimal : lever quelques ambiguïtés, controverses et/ou polémiques suscitées par la psychologie positive. Tréma, [En ligne], 52 | 2019 DOI : 10.4000/trema.5611