Le rôle de la passion dans le bien-être subjectif (Rousseau & Vallerand, 2003)

mercredi 1er juin 2016
par  Jean Heutte
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Selon Vallerand et al. (2003), la passion se définit comme une forte inclinaison envers une activité que l’on aime, que l’on trouve importante et dans laquelle on investit du temps et de l’énergie. Ces mêmes auteurs proposent l’existence de deux types de passion, soit la passion harmonieuse et la passion obsessive, qui se distinguent par la façon dont elles ont été intériorisées dans l’identité de l’individu. La passion harmonieuse reflète une force motivationnelle qui amène un individu à choisir de s’engager librement dans une activité. Ce type de passion occupe une place significative, mais non écrasante, dans l’identité de l’individu. Ce dernier demeure donc en contrôle de l’activité qui le passionne. Comme son nom l’indique, la passion harmonieuse est en harmonie avec les autres activités et sphères de vie de l’individu. La passion harmonieuse serait le résultat d’une intériorisation autonome de l’activité dans l’identité de la personne, c’est-à-dire une intériorisation où la personne accepte librement qu’une activité soit importante pour elle, sans qu’aucune contingence ne soit reliée à l’activité. Par exemple, une personne âgée pourrait avoir intériorisé une activité qu’elle aime et qu’elle trouve importante, tel le bénévolat, alors qu’elle se sentait tout à fait libre de prendre part à cette activité.

La passion obsessive, quant à elle, reflète une force motivationnelle qui pousse un individu à s’engager dans son activité de passion. Bien que les individus qui ont une passion obsessive aiment faire leur activité, ils ressentent une certaine obligation à l’exercer et peuvent difficilement s’empêcher de l’entreprendre. Si les individus qui ont une passion harmonieuse sont en contrôle de leur activité, les individus qui ont une passion obsessive sont contrôlés par celle-ci. De plus, ils ne peuvent imaginer leur vie sans passion et peuvent même en devenir émotionnellement dépendants. La passion obsessive risque d’occuper une place disproportionnée dans l’identité de l’individu et, par conséquent, de mener à des conflits provenant du désir de l’individu de prendre part à son activité de passion au détriment d’obligations dans d’autres domaines de sa vie. La passion obsessive serait le résultat d’une intériorisation contrôlée de l’activité dans l’identité de l’individu, intériorisation qui survient lorsque l’individu ressent une pression intra- ou interpersonnelle à considérer l’activité comme importante. Par exemple, une personne âgée pourrait avoir intériorisé une activité, tel le bingo, alors qu’elle se sentait en partie obligée par ses ami(e)s de pratiquer cette activité qu’elle trouvait déjà intéressante et importante.

Vallerand et al. (2003) suggèrent que le type de conséquence que vivra un individu dépend du type de passion qu’il a envers son activité. L’intériorisation de style autonome devrait amener l’individu à prendre part à son activité de façon plus flexible, ce qui lui permettrait de s’engager pleinement dans son activité. Ainsi, l’individu qui entretient une passion harmonieuse devrait être plus concentré pendant la pratique de son activité passionnante et devrait vivre davantage d’émotions positives et de « flow [1] » (Csikszentmihalyi, 1990). De cette façon, une personne âgée pour qui le bénévolat représente une passion harmonieuse devrait réussir à planifier son horaire de façon à ce que le bénévolat n’entre pas en conflit avec ses autres activités. Cette personne devrait donc pouvoir profiter pleinement de son activité et en retirer des expériences affectives positives. L’individu qui entretient une passion obsessive, quant à lui, devrait avoir de la difficulté à s’investir complètement dans son activité passionnante en raison de la pression qu’il ressent par rapport à son activité et qui pourrait se traduire par une approche rigide et conflictuelle envers l’activité. La passion obsessive devrait donc nuire à l’expérience de l’individu pendant la pratique de son activité et devrait mener à des conséquences non adaptatives. Ainsi, une personne âgée qui a une passion obsessive envers le bridge pourrait se sentir coupable d’aller jouer au bridge avec ses amis au lieu d’accompagner son épouse à son rendez- vous chez le médecin. En somme, Vallerand et al. (2003) suggèrent que l’intériorisation autonome d’une activité dans l’identité de l’individu entraîne le développement de la passion harmonieuse, alors que l’intériorisation contrôlée d’une activité entraîne le développement de la passion obsessive. En retour, la passion harmonieuse devrait avoir des conséquences psychologiques positives, alors que la passion obsessive devrait entraîner des conséquences négatives.

Afin de mesurer la passion, Vallerand et al. (2003, étude 1) ont développé l’échelle de passion. Cet instrument comprend deux sous- échelles de sept items chacune, l’une servant à mesurer la passion harmonieuse (exemple d’item : « Cette activité est en harmonie avec les autres activités de ma vie ») et l’autre servant à mesurer la passion obsessive (exemple d’item : « Je ne peux imaginer ma vie sans cette activité »). Des résultats d’analyses factorielles exploratoires et confirmatoires ont supporté la structure factorielle de l’échelle de passion. Les deux sous-échelles ont également démontré des niveaux de validité et de fidélité acceptables (voir Vallerand et al., 2003, étude 1). Rousseau, Vallerand et Dumais (2003) ont utilisé l’échelle de passion afin d’examiner deux déterminants de la passion proposés par Vallerand et ses collègues (2003), soit la valeur (ou l’importance) de l’activité et le style d’intériorisation des individus. Les résultats de Rousseau et al. (2003) ont démontré que la valeur accordée à l’activité est associée à de plus hauts scores aux sous-échelles de passion harmonieuse et obsessive. Ceci soutient l’idée que la passion harmonieuse et la passion obsessive sont toutes deux des activités importantes aux yeux des individus. De plus, les résultats ont démontré que le style d’intériorisation des participants détermine leur type de passion. Ainsi, un style d’intériorisation autonome prédisait de plus hauts niveaux de passion harmonieuse, alors qu’un style d’intériorisation contrôlée était associé à de plus hauts niveaux de passion obsessive. Ces résultats offrent donc un soutien empirique à la conceptualisation de la passion développée par Vallerand et ses collègues (2003).

L’échelle de passion a aussi été utilisée dans diverses études empiriques ayant pour but d’examiner les conséquences de la passion. Selon Vallerand et al. (2003), la passion harmonieuse devrait être associée à des variables psychologiques adaptatives, alors que la passion obsessive devrait être associée à des variables psychologiques non adaptatives. Les résultats d’études réalisées dans divers domaines tels le sport (Rousseau et al., 2003 ; Vallerand et al., 2003, étude 2), les jeux de hasard et d’argent (Mageau, Vallerand, Rousseau, Ratelle et Provencher, 2003 ; Ratelle et al., sous presse ; Rousseau et al., 2002), le milieu du travail (Vallerand et Houlfort, 2003) et les relations interpersonnelles (Ratelle, Mageau, Vallerand et Provencher, 2003 ; Séguin-Lévesque et al., 2002) supportent ces hypothèses. En effet, la passion harmonieuse est généralement associée à de plus hauts niveaux de « flow », d’émotions positives et de concentration (Vallerand et al., 2003), ainsi qu’à de plus hauts niveaux de satisfaction de vie et à de plus bas niveaux de perte d’espoir reliée au sport (Rousseau et al., 2003). Quant à la passion obsessive, elle est généralement associée à des conséquences psychologiques telles les émotions négatives (Vallerand et al., 2003), la rumination, l’anxiété et la culpabilité (Ratelle et al., sous presse). Certains travaux (Vallerand et al., études 3 et 4) démontrent également que la passion obsessive crée une persistance rigide dans le comportement des individus et que cette rigidité pourrait amener les gens à persévérer alors qu’ils ne devraient pas, risquant ainsi de créer de sérieux problèmes comme des blessures graves ou des problèmes pathologiques liés aux jeux de hasard et d’argent. La passion harmonieuse, quant à elle, semblerait être associée à une plus grande flexibilité dans la participation à des activités de passion (Vallerand et al., 2003, études 3 et 4).


Source :
Rousseau, F. L. & Vallerand, R. J. (2003). Le rôle de la passion dans le bien-être subjectif des aînés = The role of passion in subjective well-being of the elderly. Revue québécoise de psychologie, 24(3), 197-211.


[1] On est en état de « flow » lorsque l’on sent que l’on fait un avec l’activité.


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