Démystification de l’usage des TIC en formation (Lameul, 2008)

 décembre 2010
par  Jean Heutte
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En vérification de l’hypothèse que nous faisions d’un effet significatif de la médiatisation de la relation pédagogique sur la construction des postures professionnelles, nous nous sommes posé les deux premières questions suivantes :
- y a-t-il évolution des postures professionnelles entre le début et la fin de la formation ?
- Y a-t-il plus d’évolution dans les dispositifs ouverts que dans les dispositifs classiques ?

Dans le contexte étudié, nos résultats nous permettent d’apporter les réponses suivantes.

1. Il y a bien changement de postures en cours de formation ouverte et à distance : l’utilisation du questionnaire de Pratt en amont et en aval de la formation révèle un changement dans l’intensité des croyances et des intentions qui fondent l’action en 2004/2005 (48 % de progression et 39 % de régression).
2. Il n’y a pas plus de changement de postures dans les dispositifs de formation ouverte et à distance observés que dans les dispositifs classiques : 53 % de progression et 40 % de régression en 2004/2005 dans les formations classiques.

Nous en concluons que l’usage des TIC par rapport à la construction des postures professionnelles n’occupe pas une place aussi essentielle que celle que nous avons eu tendance à lui accorder à l’origine de nos travaux. Sans nier leur impact, nous devons admettre que le pouvoir « révolutionnaire » de transformation du système éducatif ne lui appartient pas en particulier mais est à conjuguer avec bien d’autres éléments. Intégrer les TIC à la pratique pédagogique nous oblige à élargir notre champ d’analyse pour porter un réel regard sur l’ensemble du système, c’est-à-dire l’ensemble des facteurs en interaction réciproque : environnementaux, comportementaux et personnels (Bandura, 1997). Médiatiser la relation pédagogique, c’est en effet repenser les espaces, les lieux, les temporalités, les démarches et les modes d’intervention, les représentations et les pratiques des acteurs, leurs valeurs et leurs comportements.

Les résultats énoncés ci-dessus (notamment la réponse à notre 2e question) apportent une contribution aux recherches qui montrent qu’il n’existe pas de bonnes ou de mauvaises technologies mais de plus ou moins bonnes pédagogies utilisant les technologies, d’une part, ainsi qu’à celles qui soulignent combien la qualité des dispositifs est très étroitement liée à la prise en compte des facteurs personnels (Fenouillet et Déro, 2006 ; Jézégou, 2005 ; Charlier, 2000 ; Nissen, 2005 ; Trollat, 2006) d’autre part. Tout comme pour le présentiel, l’efficacité des dispositifs utilisant les TIC repose sur un ensemble de facteurs pédagogiques, personnels techniques, administratifs et économiques (Fenouillet et Déro, 2006). Se poser la question de l’influence des TIC, c’est se poser celle de l’efficacité de la formation professionnelle, comme en témoignent les travaux précédemment cités et antérieurs aux nôtres. Tout l’art du praticien de formation est de combiner l’ensemble des éléments en un milieu propice à l’apprentissage pour permettre à la personne qui apprend de « profiter » au mieux de la situation pédagogique. Ce faisant, nous pouvons penser qu’il participe au développement des conditions de l’apprenance au sens défini par Carré (2005), c’est-à-dire au développement de l’ensemble des dispositions affectives, conatives émotionnelles, cognitives des personnes dans toutes les situations de la vie. En nous laissant inspirer par Jézégou (2005), nous soulignons aussi l’importance de l’attention portée aux facteurs psycho-sociaux qui vont permettre cette prise en main de la situation par l’apprenant lui-même, dans un nouveau contexte.

Un autre élément vient conforter le constat de non-changement spectaculaire dans les dispositifs utilisant les TIC observés : les dispositifs ouverts dans le contexte et le temps court de notre étude n’ont pas eu d’effet significatif sur les conceptions des enseignants liées à l’enseignement et l’apprentissage. Ils laissent en bonne place la tendance dominante à la transmission (38 %). L’expérience de l’usage des TIC, en dépit de la variété des autres modalités de travail qu’elle offre, n’a pas d’incidence sur les fondements de la posture que sont croyances, intentions et actions.

Ce double constat (non-différenciation des apprentissages professionnels selon la forme d’ingénierie des dispositifs et prédominance de la forme transmissive) nous recentre sur un questionnement pédagogique de base, transversal à toute situation d’enseignement-apprentissage, quels que soient les supports pédagogiques utilisés : qu’est-ce qu’enseigner ? Il démystifie l’ingénierie spécifique attachée à l’usage des TIC en invitant praticiens et chercheurs à puiser d’abord dans le capital de connaissances didactiques et pédagogiques qu’ils ont accumulées à propos des situations « ordinaires » de formation et d’enseignement. L’analyse de la situation de formation médiatisée se fait en quelque sorte sur les mêmes bases que toutes les situations pédagogiques : ce qui va varier, c’est l’intensité des questionnements et parfois leur place dans la démarche.


Source :
Lameul, G. (2008) « Les effets de l’usage des technologies d’information et de communication en formation d’enseignants, sur la construction des postures professionnelles », Savoirs 2/2008 (n° 17), p. 71-94.
URL : www.cairn.info/revue-savoirs-2008-2-page-71.htm.
DOI : 10.3917/savo.017.0071.


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