Evolution conceptuelle du Flow : conditions et caractéristiques (Heutte, en cours de révision)

 décembre 2009
par  Jean Heutte
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Extrait d’un texte soumis et en cours de révision...
... mis à disposition de la communauté pour avis et éventuels commentaires (à envoyer à jheutte (at) u-paris10.fr)

Selon Csikszentmihalyi l’expérience de Flow est décrite par de nombreuses personnes comme un des meilleurs moments de leur vie au cours duquel les actions se déroulent avec une extraordinaire impression de fluidité, en ayant le sentiment d’être très à l’aise, sans avoir l’impression de devoir faire un effort pénible (« many people have used to describe the sense of effortless action they feel in moments that stand out as the best in their lives. » (Csikszentmihalyi, 1997, p. 29)). Dans cet état, ils étaient tellement complètement impliqués dans l’activité que plus rien d’autre ne pouvait les perturber. Au-delà du plaisir lié à l’activité et de la persistance liée à l’intérêt intrinsèque pour l’activité, l’immersion totale dans l’activité semble être un aspect central de l’expérience de Flow (Csikszentmihalyi et al., 1993 ; Ellis et al., 1994 ; Ghani and Deshpande, 1994 ; Larson and Richards, 1994).

Pour notre part, nous regrettons un peu qu’Agarwal et Karahamma (2000) aient cantonné un concept aussi « esthétique » que l’absorption cognitive (AC) à un champs aussi restreint et technocentré que le simple plaisir lié à l’usage des environnements numériques (sans y associer réellement l’activité « cognitive » en tant que telle…) : nous suggérons de reprendre l’idée force du concept d’AC pour l’étendre à toute activité liée à la compréhension. D’une manière plus large qu’Agarwal et Karahamma, nous sommes tentés de dire que l’AC correspond à un profond état d’engagement lié à un épisode d’attention totale (expérience optimale) qui « absorbe » (qui focalise) entièrement les ressources cognitives au point que plus rien d’autre n’importe que de comprendre, ce qui a notamment pour conséquence immédiate que pratiquement plus rien de peut effectivement perturber la concentration exclusivement centrée sur la compréhension.

Ainsi, définissons-nous, l’AC comme « une focalisation exclusive, extrême et appaisante, liée à un état de concentration total, sur une activité ». Trivialement, nous serions tenté de dire, qu’à ce moment-là, le sujet « fait le vide autour de lui/est dans sa bulle », alors que le plus souvent, il serait certainement plus juste de dire que « le vide/la bulle se fait autour de lui » car, selon nous, l’AC « naturelle » est liée un intérêt intrinsèque « envahissant » pour l’activité et se produit par certains égards aux dépens du sujet, en dehors de sa volonté : quand le sujet est en quelque sorte pris au piège de son propre intérêt pour l’activité !

Dans le contexte qui nous intéresse nous estimons que l’AC concerne donc nottament toutes les activités induite par la motivation intrinsèque à comprendre et donc que l’AC serait l’un des éléments fondamental du rapport au savoir et de la motivation à apprendre : une sorte d’AC2 (absorption « cognitive » puissance deux/au carré) dans laquelle l’ensemble des ressources cognitive du sujet sont mobilisées exclusivement autour de la cognition.

En effet, si apprendre est rarement une partie de plaisir, comprendre (être compris, se faire comprendre…) peut être totalement jubilatoire (Heutte, 2005, 2009) : d’ailleurs tous ceux qui ont ressenti un jour ce violent sentiment savent qu’il l’a été encore plus fort, au moment où ils ont pu le partager avec d’autres, et qu’ils ont pu constater qu’ils étaient compris. La réaction physiologique peut d’ailleurs être si forte, comme un long frisson qui part du bas du dos pour dresser les cheveux sur la tête, qu’au moment où ils le ressentent, ils ont l’impression d’être transporté, « comme sur un petit nuage », parfois ému aux larmes, et en même temps, paradoxalement, ils ont tout simplement le sentiment d’être (Csiksentmihalyi, 2004, 2005). C’est vraisemblablement ce qui fait notamment du métier d’enseignant un des plus beaux métiers du monde, ou en tout cas, un des plus enthousiasmants pour ceux qui ont le bonheur de vivre régulièrement cet état psychologique optimal. Si les enseignants qui connaissent le Flow sont souvent débordants d’activité, ne comptant jamais leurs heures, toujours prêts à innover ou s’impliquer dans un nouveau projet, c’est tout simplement parce qu’ils cherchent en permanence (la plupart du temps sans même en avoir conscience) n’importe quelle occasion de recréer les conditions qui vont leur permettre de le ressentir à nouveau. Comme ils ont une meilleure santé émotionnelle (Amherdt, 2004), ils sont dans des dispositions qui les rendent souvent beaucoup plus créatifs que leurs collègues. Ils innovent parfois sans même s’en rendre compte, presque malgré eux. Selon Csiksentmihalyi (2006), l’engagement dans un processus créatif donne la sensation de vivre plus intensément, permet de ressentir un « sentiment de plénitude que nous attendons de la vie et qui nous est si peu souvent offert. Seuls la sexualité, les sports, la musique et l’extase religieuse […] nous confèrent un sentiment aussi profond d’appartenance à un tout plus vaste que nous-mêmes. » (Csiksentmihalyi, 2006). Ainsi, pouvons-nous considérer que certains se régalent du savoir, de la connaissance et surtout de la compréhension (du plaisir de s’apercevoir que l’on comprend) dans un rapport presque charnel au savoir !

Parmi tous les boulimiques du savoir, nous admettrons (poétiquement) que l’épicurien de la connaissance se régale aussi (et peut-être encore d’avantage) du partage et de la construction de connaissances avec d’autres. Ainsi, au croisement du « gai savoir » (Pineau, 2007) et du « jamais sans les autres » (Carré, 2005), comprendre, comme d’autres plaisirs, serait ainsi encore plus jouissif à plusieurs…

Évolution conceptuelle du flow : conditions et caractéristiques

Revisitant l’autotelisme , Csikszentmihalyi (2000) ainsi que Voelkl et Ellis (2002) ont présenté un nouveau modèle de compréhension du Flow en identifiant plusieurs éléments associés qu’ils ont classé en deux catégories :
- les conditions d’apparition du Flow
- les caractéristiques du Flow

Les conditions sont les circonstances qui sont supposées conduire au Flow (e.g., équilibre compétences/défi ; clarté des buts et feedback instantanés).

Les caractéristiques font référence aux effets et notamment aux perceptions liés à la nature empirique du phénomène lui-même (c’est-à-dire à ce que l’individu ressent lorsqu’il est en état de Flow, e.g., concentration sur l’action en cours, sens du contrôle, perte de conscience de soi).

Selon Demontrond & Gaudreau (2008, p13), cette distinction est tout aussi importante pour la recherche car elle permet de différencier l’expérience subjective de Flow et les antécédents psychosociaux pouvant faciliter son apparition chez les individus. Ainsi, en étudiant ces conditions et caractéristiques, Ellis (2003) montre que l’équilibre entre les compétences personnelles et le défi à relever est sans doute une condition moins importante pour atteindre le Flow que ne le sont d’autres éléments (e.g., clarté des buts, feedback clairs). Ceci laisse supposer que la première définition du Flow de Csikszentmihalyi (1975) aurait laissé une place trop importante à la présence de cet équilibre (Demontrond & Gaudreau, 2008).

Pour notre part, nous souhaitons retenir qu’il y aurait 4 dimensions du Flow :

- FlowD1 : Sentiment de maîtrise/contrôle de l’activité – absorption cognitive
Knowing the activity is doable - that the skills are adequate, and neither anxious or bored (Csikszentmihalyi, 2004)

- FlowD2 : Perception altérée du temps
Timeliness - thoroughly focused on present, don’t notice time passing (Csikszentmihalyi, 2004)

- FlowD3 : Absence de préoccupation à propos du soi - dilatation de l’ego Loss of self-consciousness
Sense of serenity - no worries about self, feeling of growing beyond the boundaries of ego afterwards feeling of transcending ego in ways not thought possible (Csikszentmihalyi, 2004)

- FlowD4 : Sentiment de bien-être - activité autotélique
Intrinsic motivation - whatever produces "Flow" becomes its own reward Sense of ecstasy - of being outside everyday reality (Csikszentmihalyi, 2004)

Concernant les dimensions du Flow, nous formulons les hypothèses suivantes :
- L’absoption cognitive (FlowD1) est une condition du Flow
- La perception altérée du temps (FlowD2), la dilation de l’ego (FlowD3) et le bien-être (FlowD4) sont des caractéristiques du Flow
- La dilation de l’ego (FlowD3) serait l’effet ultime des conséquences de l’expérience autotélique, ce qui pousse au partage de l’émotion liée à l’action réussie et au sentiment d’avoir progressé.


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