Spiritualité sans dieu (Comte-Sponville, 2006)

 décembre 2006
par  Jean Heutte
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C’est vrai qu’en Occident cette expression semble paradoxale. On a été habitué, pendant vingt siècles d’Occident chrétien, à ce que la seule spiritualité socialement disponible soit une religion, au sens occidental du terme, c’est-à-dire une croyance un Dieu, un théisme. On a donc fini par croire que les mots “religion” et “spiritualité” étaient synonymes. Il n’en est rien. Il suffit pour s’en rendre compte de prendre un peu de recul, aussi bien dans le temps, du côté des sagesses antiques, que dans l’espace, du côté des sagesses orientales, spécialement bouddhistes ou taoïstes. On découvre vite qu’il existe d’immenses spiritualités sans croyance en un Dieu ou en une transcendance. C’est ce que j’appelle des spiritualités de l’immanence.

Cette posture n’aurait pas du tout choqué un épicurien ou un stoïcien de l’Antiquité. Il ne choquerait pas un bouddhiste d’aujourd’hui. Il n’est paradoxal que dans un univers monothéiste, et judéo-chrétien en particulier. Comme je suis athée, j’ai dû m’appuyer sur des traditions différentes, à savoir les sagesses grecques, d’une part, et les spiritualités orientales, d’autre part. Sans mépriser pour autant la tradition judéo-chrétienne, qui m’intéresse surtout par sa morale, celle des Évangiles. Mais bouddhisme ou taoïsme sont plus proches de la conception de la spiritualité, pour la simple raison qu’elles ne font aucune référence à quelque Dieu que ce soit. Pour un athée, c’est quand même plus commode !

La spiritualité est laïque en ceci qu’elle n’a pas besoin d’Église. Un vrai mystique n’a pas besoin de dogmes, ni de foi, ni d’espérance. C’est d’ailleurs pour cela que les mystiques, dans toutes les religions, ont eu si souvent maille à partir avec leurs Églises respectives, qui se dépêchent de les excommunier, comme Maître Eckhart chez les chrétiens, ou de les brûler vif, comme Al Halladj chez les musulmans. Spiritualité accessible à tout un chacun ? Oui, mais à condition d’avancer sur ce chemin ; car il ne suffit pas de dire “je suis attentif deux minutes et j’attends que l’éternité me tombe dessus” ! Il ne suffit pas non plus, disons-le pour finir, de philosopher. La philosophie est une pensée ; cela se fait avec des mots et des raisonnements. La sagesse serait plutôt un certain type de silence. La philosophie est un travail ; la sagesse, un repos. Mais la philosophie, ses concepts et ses arguments, tendent vers la sagesse et la préparent, afin de faire advenir ce silence en soi. Et vous savez comme moi que se taire, y compris intérieurement, est une des choses les plus difficiles qui soient. Philosopher, c’est parler pour se taire ; le contraire donc du bavardage, qui consiste à parler pour parler. C’est pourquoi la philosophie est nécessaire, et c’est pourquoi elle ne suffit pas. Comment, en multipliant les mots, pourrait-on faire un silence ? Comment, à force de travail, pourrait-on obtenir un repos ? Il faut donc autre chose, non à la place de la philosophie, mais en elle ou à côté : c’est ce que j’appelle la spiritualité ou la méditation.


Sources :

Smedt (de), Marc, 2006. On peut vivre une spiritualité sans Dieu ! Entretien avec Comte-Sponville, par Marc de Smedt http://www.nouvellescles.com/articl...

Comte-Sponville, André, 2006. L’esprit de l’athéisme : introduction à une spiritualité sans Dieu, éditions Albin Michel.


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