Démarche de pilotage de l’innovation dans les universités (Peraya & Jaccaz, 2004)

 avril 2010
par  Jean Heutte
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L’utilisation de la notion de « pilotage » pour désigner la gestion de l’innovation est aujourd’hui bien ancrée dans la littérature (Bonami & Garant, 1996) ; Bouvier, 1998 ; OFES, 2002). Mais il existe plusieurs façons de piloter…

On peut distinguer à travers la littérature, deux visions principales de l’innovation, ainsi que deux approches du pilotage, du soutien et de l’accompagnement. Chacune d’elle relève d’ailleurs de cadres épistémologiques différents. La différence essentielle porte sur le rapport aux acteurs - y compris les chercheurs et les responsables de l’innovation - et leur place dans le processus de pilotage.

La première approche considère le pilotage comme une prise de données régulière sur le système en évolution par des chercheurs/analystes qui demeurent non impliqués par rapport au projet luimême et à son développement. Les méthodes sont de l’ordre de la recherche conventionnelle et les résultats peuvent être réintroduits dans le processus afin d’en infléchir le cours, d’en corriger d’éventuels dysfonctionnements.

La seconde s’apparente aux démarches de type recherche-action-formation et font des acteurs et des chercheurs des partenaires d’un processus partagé. Selon l’expression de Fullan, chaque acteur devient alors un agent de changement. Il s’agit de mener conjointement la formation professionnelle des enseignants impliqués dans un projet innovant, le développement de ce même projet, et la recherche sur l’expérience en cours. Il s’agit donc d’une démarche participative qui tend à effacer la frontière entre milieu professionnel, et l’apprentissage de nouvelles compétences professionnelles. Les stratégies, sur la base d’un projet de formation mené par Charlier et Charlier (1996), concernent :
a) l’explicitation des apprentissages,
b) l’explicitation des pratiques,
c) le rapport entre savoirs et techniques,
d) la liaison entre la pratique professionnelle et l’objet de formation,
e) une alternance entre théorie et pratique…

La première de ces approches consiste en une méthode objectivante qui s’accorde assez bien avec la définition du dispositif de formation tandis que la seconde, réintroduit « dans les rouages du dispositif l’individu actif » condition indispensable pour transformer l’idéologie normative de la rationalisation technique en une « idéologie émancipatrice par sa mise à disposition au service de l’activité humaine » (Linard, 2002). Ce positionnement épistémologique remet en question les catégories traditionnelles d’objectivité et de subjectivité comme d’ailleurs le dualisme des approches classiques qui opposent les concepteurs/experts et les acteurs/applicateurs.

Le modèle "analyser, soutenir, et piloter l’innovation" (ASPI) et la vision qui l’inspire ont opté pour une démarche qui relève directement de cette seconde orientation. Il faut donc définir les objectifs d’une telle démarche, les modes d’actions qui semblent aujourd’hui validés tant par nos études de cas que par ceux présentés dans la littérature, et enfin les outils qui permettent de les mettre en oeuvre.

La démarche intègre, au-delà des principes et de la méthodologie de toute démarche action-rechercheformation (cf. ci-dessus), les éléments apportés par exemple par Jacquinot et Choplin (2002) dans leur critique de la définition du dispositif. La démarche porte donc sur l’élaboration « d’un objet commun à négocier entre et avec les sujets (social). Elle oblige à interroger ce qui se joue, au jour le jour (dimension dynamique) dans l’actualisation des pratiques nouvelles (dimensions innovantes) » (Jacquinot & Choplin, 2002). Il s’agit donc d’analyser la dynamique du développement de l’innovation selon une régulation intégrant les acteurs et pour ce faire, le modèle descriptif du dispositif innovant (cf ci-dessus) permet parfaitement les prises d’informations nécessaires aux différentes étapes du processus. De plus, chacune des grandes familles de variables - et même chacune des variables - peut constituer un point d’entrée afin de faire émerger des représentations du dispositif sous différents angles de saillance. D’autre part, une telle démarche a pour objectif d’élucider avec les acteurs le sens des « mieux visés par l’innovation » (Jacquinot & Choplin, 2002). Le schéma ci-dessous rend compte de ces aspects : GIF - 16.4 ko

Les modes d’action à privilégier sont ceux que recommandent Garant (2002) sur la base d’études de cas réalisées dans le cadre de mémoires universitaires :
a) un pilotage proactif plutôt que réactif ;
b) un pilotage flexible et évolutif intégrant une dimension adhocratique ;
c) un soutien à l’action et une garantie des ressources nécessaires à celles-ci (le cas d’IntersTICES est de ce point de vue exemplaire) ;
d) une facilitation de l’articulation entre projets individuels et organisationnels ;
e) une réorganisation du travail en termes de temps et de lieux de concertation.

Pour ce faire, de nombreux outils existent qui ont pu être validés par la pratique. L’analyse des aspects confortables et inconfortables du projet à chacune de ses étapes, les outils de verbalisation et d’explicitation des pratiques, les outils de passage, en sont des exemples aujourd’hui bien connus (Charlier & Peraya, 2003).

Conclusion

Le modèle ASPI considère donc que la démarche de pilotage fait partie intégrante du dispositif innovant et en constitue le centre moteur dans la mesure où elle rend possible les conditions d’émergence de l’innovation.

Elle en assure la cohésion choisissant, à chaque moment important, parmi les différentes variables les données qui sont nécessaires au diagnostic, à la régulation du dispositif autant qu’à l’explicitation du sens de l’innovation pour les acteurs. Ceux-ci, quel que soit le niveau où ils interviennent, doivent donc à certains moments réanalyser, et éventuellement modifier, leur posture, leur rôle au sein du dispositif : acteurs du dispositif, oeuvrant à l’intérieur de celui-ci pour son développement, ils sont aussi agents de changement ce qui leur impose une attitude réflexive les mettant alors en position d’extériorité par rapport au dispositif. Ils construisent et développent par là même une culture technopédagogique favorable à la mise en place de projets innovants.


Sources :
Peraya, D., & Jaccaz, B. (2004). Analyser, soutenir, et piloter l’innovation : un modèle « ASPI ». Dans Colloque TICE 2004, Technologies de l’information et de la connaissance dans l’enseignement supérieur et l’industrie. Université de technologie. http://edutice.archives-ouvertes.fr...


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