La théorie des besoins psychologiques de base : clarifier les sources du climat motivationnel (Deci & Ryan, 2002, 2008)

 novembre 2011
par  Jean Heutte
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La théorie de l’autodétermination (TAD) postule que l’humain, d’une façon innée, tend à satisfaire trois besoins psychologiques fondamentaux, à savoir le besoin d’autonomie, le besoin de compétence et le besoin d’affiliation (Deci & Ryan, 2000, 2002, 2008).

Selon Laguardia et Ryan (2000, p. 284), « la théorie de l’autodétermination adopte le concept de l’eudémonie ou de la réalisation de soi comme critère d’existence de bien-être mais, de plus, elle définit explicitement ce qu’il faut entendre par la réalisation de soi et par quels processus elle est atteinte ». En effet, la TAD soutient que les humains ont des besoins psychologiques fondamentaux et que la satisfaction de ces besoins psychologiques fondamentaux est essentielle à leur croissance, à leur intégrité et à leur bien-être. Ainsi, quand ces besoins sont satisfaits, l’organisme connaît la vitalité (Ryan & Frederick, 1997, cités par Laguardia & Ryan, 2000), la congruence interne (Sheldon & Elliot, 1999, cités par Laguardia & Ryan, 2000) et l’intégration psychologique (Deci & Ryan, 1991) : comme ces besoins fournissent une grande partie du sens et des intentions sous-jacents à l’activité humaine, leur satisfaction est ainsi vue comme un but « naturel » de la vie (Deci & Ryan, 2000).

Selon Laguardia et Ryan (2000, p. 284), la TAD « propose une psychologie sociale du bien-être psychologique (Ryan, 1995) ». Elle explique les conditions sous lesquelles le bien-être d’un individu est facilité au lieu d’être entravé en spécifiant quels sont les besoins psychologiques fondamentaux :

  • définir le minimum requis pour qu’une personne soit en santé ;

  • prescrire ce que le milieu doit fournir pour qu’elle se développe et grandisse psychologiquement.



Ainsi, la TAD maintient que, d’une façon innée, l’humain tend à satisfaire trois besoins psychologiques fondamentaux, à savoir le besoin d’autonomie, le besoin de compétence et le besoin de relation à autrui (Deci & Ryan, 2000, 2008 ; Laguardia & Ryan, 2000).

  • L’autonomie réfère au sentiment de se sentir à l'origine ou à la source de ses actions, de sorte qu’elle est en congruence avec elle et qu’elle l’assume entièrement (deCharms, 1968 ; Deci & Ryan, 1985). Cependant, agir de façon autonome ne veut pas dire agir seul : il convient de bien distinguer l’autonomie et l’individualisme. Nous serions même tenté de dire que paradoxalement, il est presque impérativement nécessaire d’être avec d’autres pour ressentir réellement son autonomie, notamment quand il sera possible de percevoir qu’ils respectent nos choix, même s’ils ne les partagent pas.

  • La compétence réfère à un sentiment d’efficacité sur son environnement (Deci, 1975 ; White, 1959), ce qui stimule la curiosité, le goût d’explorer et de relever des défis. À elle seule, l’efficacité ne suffit pas toutefois à susciter le sentiment d’être compétent ; elle doit comprendre aussi le sentiment de la prise en charge personnelle de l’effet à produire (Laguardia & Ryan, 2000). Là encore, il est difficile de ressentir réellement sa compétence sans quelque part sa « confirmation » par d’autres. Souvent, certaines de nos compétences sont d’abord perçues par d’autres alors que nous n’en avons même pas conscience (Le Boterf, 2004). Cette révélation, et donc le bien-être psychologique qui en découle, ne peut s’effectuer sans eux.

  • Le besoin d’être en relation à autrui implique la perception de l’affiliation et le sentiment d’être relié à des personnes qui sont importantes pour soi (Baumeister & Leary, 1995 ; Ryan, 1993). Ressentir une attention délicate et sympathique confirme alors qu’on est quelqu’un de signifiant pour d’autres personnes et objet de sollicitude de leur part (Reis, 1994).



Dans une recherche concernant l’impact du climat scolaire sur la motivation, Leroy constate que « c’est principalement via la signification que donnent les élèves à leur environnement scolaire que les comportements de l’enseignant affectent les apprentissages » (Leroy, 2009, p. 157).

Parmi les trois besoins psychologiques de base, le dernier historiquement énoncé par Deci et Ryan, à savoir l’affiliation nous semble être celui qui est le plus important : celui qui à nos yeux est le plus « humain », peut-être notamment parce qu’il permet d’entrevoir l’impérieuse nécessité d’une part d’humanité dans l’humain.

Comme annoncé précédemment, la perception de l’affiliation est très impliquée dans la construction de nos hypothèses, nous aurons donc l’occasion de le détailler davantage par la suite.



La motivation autonome et la motivation contrôlée

Le concept d’intériorisation et des différentes formes de régulation ont modifié la première différenciation établie par la TAD. Dans sa dernière version (Figure 9, p. 85), la théorie a évolué de l’opposition entre motivation intrinsèque et extrinsèque à l’opposition entre la motivation autonome et la motivation contrôlée (Deci & Ryan, 2000) :

  • la motivation contrôlée correspond à une régulation externe et introjectée ;

  • la motivation autonome correspond à une régulation identifiée ou intégrée, ou encore d’une régulation intrinsèque.

 

Figure 9
Perception du locus de causalité suivant le continuum d’autodétermination

Description : Image 1

Le continuum d’autodétermination, montrant les variations du type de motivation, de régulation
et de perception du locus de causalité suivant leur degré d’autodétermination (Denis, 2006, p.41)

 



Conséquences de la motivation autonome et de la motivation régulée

Les corrélations entre la motivation autonome la motivation contrôlée et leurs effets respectifs ont été mises en évidence par des dizaines de recherches expérimentales et d’études sur le terrain et dans divers domaines. Selon Deci et Ryan (2008), la régulation autonome a été associée, de façon plus constante, à une plus grande persistance, à des sentiments plus positifs, à une performance accrue, à une meilleure santé mentale, une meilleure compréhension conceptuelle (par ex. Grolnick & Ryan, 1987), de meilleurs résultats scolaires (par ex., Black et Deci, 2000), une créativité accrue (par exemple, Koestner, Ryan, Bernieri & Holt, 1984), une plus grande persistance dans les activités scolaires et sportives (par ex., Pelletier, Fortier, Vallerand & Brière, 2001 ; Vallerand & Bissonette, 1992), une plus grande facilité à surmonter les préjugés (Legault, Green-Demers, Grant, et Chung, 2007), une productivité accrue et une réduction des épuisements professionnels (par ex., Fernet, Guay & Senécal, 2004), un style de vie et des comportements plus sains (par ex, Pelletier, Dion, Slovenic-D’Angelo & Reid, 2004), un engagement accru et de meilleurs résultats en psychothérapie (Zuroff & al., 2007), et une excellente santé mentale (par ex., Ryan, Rigby & King, 1993).





Faciliter l’intériorisation et l’intégration

Les motivations introjectée, identifiée et intégrée sont trois types de motivation extrinsèque intériorisée. Le degré d’autonomie lié aux comportements régulés par ces types de motivation extrinsèque varie ainsi selon un continuum.

  • Les comportements régulés par introjection (quand un individu accepte une exigence, une demande ou un règlement externe, mais qu’il ne les fait pas totalement siens) sont plus autodéterminés que les comportements régulés par des facteurs externes. Cependant, comme ils sont régis, ils constituent la forme la moins autonome d’intériorisation.

  • Les comportements régulés par identification (quand l’individu s’identifie à la valeur de l’action et accepte de son plein gré de réguler son comportement) sont plus autodéterminés que ceux qui le sont par introjection. Ils correspondent à des situations où l’individu a accepté la régulation avec ses valeurs sous-jacentes et il accepte de plein gré de réguler son comportement.

  • Les comportements régulés par intégration (quand l’individu réussit à intensifier l’identification pour y adjoindre d’autres aspects de sa nature profonde, d’autres valeurs personnelles, ce qui l’amène à évoluer et à découvrir sa propre valeur et son moi profond) sont les plus autodéterminés de ceux qui sont déclenchés par la motivation extrinsèque.



La régulation intégrée et la motivation intrinsèque s’accompagnent toutes les deux des facteurs de volonté et de choix. Toutefois, « la motivation intrinsèque est basée sur l’intérêt que revêt le comportement en lui-même, tandis que la motivation extrinsèque intégrée est basée sur le fait que la personne a pleinement intégré la valeur du comportement » (Deci & Ryan, 2008, p. 28).

L’exploration des conditions sociales qui favorisent l’intériorisation et l’appropriation autodéterminée des comportements a fait l’objet de nombreuses recherches. Ainsi, il a été clairement mis en évidence que la motivation intrinsèque, mais aussi les formes intériorisées de motivation extrinsèque sont associées à un vécu plus positif, un meilleur rendement et des effets bénéfiques sur la santé. S’appuyant sur des considérations théoriques et empiriques, Deci et Ryan (2008) suggèrent que les conditions qui contribuent à la satisfaction de besoins psychologiques de base devraient faciliter l’intériorisation et l’intégration :

  • soutien à l’autonomie : les enfants qui reçoivent de leurs parents plus d’encouragement à être autonome intériorisent beaucoup mieux les contraintes liées au milieu scolaire (par ex., Chirkov & Ryan, 2001 ; Grolnick, Ryan & Deci, 1991, cités par Deci & Ryan, 2008) ;

  • soutien à la compétence : ceux qui se sentent compétents lorsqu’ils accomplissent des actions ont de meilleures chances d’intérioriser pleinement leur régulation. « Le fait d’être encouragé à saisir l’avantage qu’un comportement lui procurera peut l’amener à l’identification et à l’intégration de sa régulation et de sa valeur » (Deci & Ryan, 2008, p. 28) ;

  • soutien à l’appartenance sociale : « le sentiment d’appartenance à un groupe ou à la famille faciliteront l’intériorisation des comportements et des valeurs qui y sont prônés » (Deci & Ryan, 2008, p. 28).



Les facteurs qui facilitent l’intériorisation de la motivation extrinsèque et la motivation intrinsèque s’articulent autour des personnes importantes pour l’individu (par exemple, les parents, les professeurs, les directeurs, les amis…), pour peu qu’elles comprennent ses objectifs et son point de vue et qu’elles soient en mesure de l’encourager à explorer, à prendre des initiatives, à accepter des tâches et à s’engager dans des activités qui l’intéressent vraiment et qui sont importantes à ses yeux.

« Favoriser l’intériorisation des valeurs et de la régulation de façon marquante exige passablement plus de structure et d’accompagnement que le maintien de la motivation intrinsèque, mais il est important que cela se fasse de manière à encourager l’autonomie. » (Deci & Ryan, 2008, p. 28).



 « Ces trois besoins ne couvrent pas et n’épuisent évidemment pas toutes les sources de motivation de l’humain. Ils sont toutefois, par définition, considérés comme des nutriments dont la satisfaction est essentielle à la croissance psychologique, à l’intégrité et au bien-être de l’humain. On postule qu’ils sont présents chez tous et qu’ils exercent leur action quels que soient les domaines de l’activité humaine (Baard, Deci & Ryan, 1999 ; Ilardi, Leone, Kasser & Ryan, 1993 ; Ryan, Rigby & King, 1993), quelles que soient les cultures (Deci, Ryan, Gagne, Leone, Usunov & Kornazheva, 2001 ; Ryan, Chirkov, Little, Sheldon, Timoshina & Deci, 1999) et quel que soit aussi le stade du développement psychologique (Ryan & La Guardia, 2000).

Il existe une importante démonstration de la relation qui existe entre les besoins fondamentaux, d’une part, et les processus de croissance et d’intégrité, d’autre part. Une grande partie de cette démonstration met en évidence le lien qui existe entre les conditions qui supportent l’autonomie, la compétence et l’affiliation interpersonnelle et le phénomène de la motivation intrinsèque un processus prototype de croissance (voir Deci, Koestner & Ryan, 1999). On a aussi démontré que les milieux qui favorisent la satisfaction des besoins de base favorisent aussi une meilleure intériorisation et une meilleure intégration des pratiques culturelles, ce qui confirme le lien entre la satisfaction des besoins et l’intégrité de la personne (Ryan, 1995). La théorie de l’autodétermination montre aussi le lien qui existe entre les besoins fondamentaux et le bien-être ou l’eudémonie. En effet, les conditions qui contribuent à l’autonomie, à la compétence et aux relations à autrui non seulement stimulent la motivation intrinsèque et les processus d’intégration, mais elles exercent un impact direct sur la santé physique et psychologique des personnes (Williams, Deci & Ryan, 1998) »

(Laguardia & Ryan, 2000, p. 286)


Source :
Heutte, J. (2011). La part du collectif dans la motivation et son impact sur le bien-être comme médiateur de la réussite des étudiants  : Complémentarités et contributions entre l’autodétermination, l’auto-efficacité et l’autotélisme (Thèse de doctorat en Sciences de l’Éducation). Paris Ouest-Nanterre-La Défense téléchargeable ici


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