L’évolution de soi : à la recherche de la dimension sociale de l’autotélisme (Heutte, 2011)

 décembre 2011
par  Jean Heutte
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Si certaines caractéristiques comme l’altération de la perception du temps ou encore le bien-être sont très souvent évoquées comme faisant partie des effets perçus a posteriori du Flow, il est un effet moins souvent clairement décrit, la perte de conscience de soi (« a loss of self-consciousness »)[1] – à savoir la 7e caractéristique du Flow (cf. Tableau 4, p. 99). La perte de conscience de soi se produit quand « nous sommes trop absorbés pour penser à protéger notre ego. […] Nous avons même, parfois, la sensation de sortir de nous-mêmes et de faire partie, momentanément, d’une entité plus vaste » (Csikszentmihalyi, 2006, p. 112). Cette absence de préoccupation à propos du soi, que nous avons choisi de comprendre comme étant une sorte de « dilation de l’ego » à positionner quelque part dans le continuum entre l’égocentrisme et l’allocentrisme évoqué dans une section précédente (cf. § D, p. 59). Cette dilatation de l’ego se produit notamment quand nous sommes en mesure de nous oublier nous-mêmes et, c’est justement parce que nous nous ouvrons à une dimension plus vaste que nous-mêmes, et notamment aux autres, que paradoxalement que nous pouvons progresser dans la connaissance de ce que nous sommes réellement et de ce que pouvons vraiment réaliser.

A l’évidence, cette dimension qui semble faire écho à la spiritualité, la religiosité, voir la notion de pleine conscience (comme peut, dans un autre registre, par exemple y faire référence Dan Siegel dans son livre "The Mindful Brain"…), ou encore la « sensation océanique[2] […] le sentiment d'union indissoluble avec le grand Tout, et d'appartenance à l'universel » qui embarrasse Freud (1934, p. 6), interpelle la vigilance du scientifique, dans la mesure où, effectivement le risque de « basculer de l’autre côté du miroir », hors du champ scientifique, en abordant ces thématiques, peut sembler non négligeable. C’est très probablement une des raisons pour lesquelles celles-ci ont longtemps été plus ou moins volontairement écartées du champ de la recherche scientifique en psychologie.  De par leur trop grande proximité notamment avec l’opium du peuple[3] ou encore avec la vulgate contemporaine souvent galvaudée du développement personnel, elles pouvaient donner le sentiment que ces concepts étaient un peu trop polysémiques pour pouvoir être réellement abordées scientifiquement sans risque de discrédit.

Cependant, depuis l’appel de Seligman (1998, cf. « Building human strength : Psychologie's Forgotten Mission ») et le mouvement récent de la psychologie positive (Seligman & Csikszentmihalyi, 2000), c’est avec un intérêt décomplexé que la communauté scientifique s’empare de l’exploration plus systématique de ce champ de recherche, notamment par exemple, de l’étude de l’empathie, du pardon ou de l’altruisme sur le bien-être, la santé psychique ou les comportements sociaux… (Cottraux, 2007 ; Gaucher, 2010 ; Lecomte 2009 ;  Seligman & Peterson, 2003).



Pour sa part, Csikszentmihalyi  (1997  ; 2004b) considère que le développement du concept de soi (et du projet de vie) se fait par étapes, inextricablement liées entre soi et l’environnement social :

  • la « Survie » : (1) préserver le soi, (2) protéger le corps et (3) éviter la désintégration des buts fondamentaux ; le sens de la vie correspond au besoin d’assurer l’intégrité du soi physique, confort, plaisir ;

  • la « Complexité du soi » : (1) se conformer aux normes, (2) faire que le sens à la vie embrasse les valeurs de la communauté – famille, voisinage, groupe religieux ou ethnique – , (3) élargir son horizon ;

  • l’« Individualisme réflexif » : (1) développer une conscience autonome, (2) ne plus se conformer aux dictats de la société : le sens à la vie porte sur l’accroissement ou l’actualisation du potentiel ;

  • l’« Inclusion » : (1) s’unir aux valeurs universelles, (2) être suffisamment individualisé pour pouvoir se détourner de soi-même et (3) rechercher une plus grande intégration aux autres. Le sens à la vie est guidé par le désir de fusionner ses intérêts avec ceux d’une réalité plus grande.



Dans ce scénario, « le sens se construit grâce à un mouvement dialectique entre le soi et l’autre » (Csikszentmihalyi, 2004b, p302), dans une série de transformations en 4 étapes :

  • l’énergie psychique est dirigée vers la satisfaction de l’organisme, ce qui procure du plaisir ;

  • l’individu dirige son attention vers les buts et les valeurs de la communauté, l’ordre intérieur étant alors procuré par la religion, le patriotisme et le respect porté à autrui ;

  • l’attention revient sur le soi, l’individu s’efforçant d’identifier puis de dépasser ses limites personnelles : c’est l’autoactualisation ; à cette étape, l’enchantement plus que le plaisir devient la source principale de récompense[4] ;

  • l’inclusion de son projet de vie dans un système plus large (une cause, une idée, une entité transcendantale).



Csikszentmihalyi a choisi d’illustrer ce scénario en 4 étapes par souci de simplicité (selon lui si certains modèles peuvent en indiquer davantage, aucun ne peut en indiquer moins…). En fait, le nombre de stades importe peu : la plupart des théories reconnaissent surtout plutôt l’importance de la tension dialectique entre différentiation et intégration. « Ce scénario ne décrit pas ce qui se passe ou ce qui arrivera, mais caractérise plutôt ce qui peut arriver si une personne réussit à maîtriser sa conscience » (Csikszentmihalyi, 2004b, p. 303). Et Csikszentmihalyi de poursuivre en précisant que dans cette perspective, la vie personnelle apparaît comme une série de « jeux » –  avec des buts et des défis – qui changent à mesure que la personne évolue, de façon incrémentale et coordonnée, dans une spirale  intégrant une double progression permettant à chaque étape d’accéder, à la fois à une  plus grande complexité et à une plus grande intégration :

  • la complexité requière une énergie intrinsèquement orientée vers le développement de ses aptitudes personnelle en vue de devenir autonome, conscient de son unité et de ses limites ;

  • l’intégration requière une énergie extrinsèquement orientée en vue de reconnaître et de comprendre les forces qui dépassent l’individu et de trouver les façons de s’y adapter.



Selon Csikszentmihalyi, rien ne nous oblige à suivre ces plans, mais à l’évidence, le faire permet de ne pas s’exposer au risque de le regretter : il constate d’ailleurs que l’ascension dans cette spirale de complexité croissante élimine progressivement bien des gens…



L’évolution de soi et de la culture :
le Flow, l’amour du destin et l’évolution humaine

En 1985, Csikszentmihalyi et Massimini présente un modèle selon lequel l’interaction entre les processus biologiques, culturels et psychologiques pourrait être le moteur de l’évolution humaine. Selon eux, le Flow pourrait être lié au « 3e paradigme de l’évolution », en favorisant une sélection psychologiquement influencée par des individus qui ne seraient pas les jouets du hasard de l’interaction de processus biologiques et/ou culturels.

« Le processus de l’évolution tel que nous le comprenons actuellement fonctionne statistiquement, sur des grands nombres, et n’a pas de solution individuelle à proposer ». (Csikszentmihalyi, 2005, p. 183). Csikszentmihalyi remet en cause les théories de l’évolution régies par le déterminisme, ou associées au hasard, et non par l’intention et le libre arbitre, car ces théories ne donnent aucune chance de convaincre quiconque d’organiser sa vie. Selon lui, l’évolution des individus et des organisations serait en fait directement influencée par des décisions personnelles, elles-mêmes influencées par le bien-être psychologique des individus. « Penser que l’évolution nous aide à envisager l’avenir par référence au passé, c’est une chose, mais croire qu’elle nous donne des directions pour infléchir notre vie et la rendre plus belle, c’en est une autre » (2005, p. 182).

Pour Csikszentmihalyi, nous sommes effectivement tous uniques, mais indépendamment de notre lieu et de notre date de naissance qui définissent les coordonnées d’existences qui nous sont propres, sans un contexte physique, social et culturel, nous ne pouvons devenir une personne à part entière : de ce fait, là où il est et au moment où il le fait, chacun de nous est responsable de ce qu’il fait, dans la mesure où son corps et son esprit forment un lien avec le réseau global de l’existence. Bien que nous soyons déterminés par des instructions génétiques et des interactions sociales, l’invention du concept de liberté nous permet d’opérer des choix qui détermineront la forme future de ce réseau dont nous faisons partie : « nos actes au cours de cette vie se répercuteront dans le temps et modèleront l’avenir en évolution. Que la conscience de notre individualité se prolonge dans une autre dimension après notre mort ou qu’elle disparaisse à jamais, notre être restera éternellement imbriqué dans la chaîne et la trame de ce qui est. Et plus nous investirons d’énergie psychique dans le devenir de la vie, plus nous en ferons partie. […] L’enfer, dans ce scénario, n’est rien d’autre que l’isolement de l’individu par rapport au flux de la vie. L’enfer, c’est s’accrocher au passé, à son ego, à la sécurité de l’inertie » (2005, p. 185).

L’autotélisme apparaît donc clairement comme une théorie du développement individuel et sociétal dont le moteur de la progression s’inscrit dans le continuum égocenté-allocentré. Ainsi, selon Csikszentmihalyi, le rapport à soi ne peut se penser sans le rapport aux autres : nous sommes bien ici au cœur de la dimension sociale de l’autotélisme.



[1] Il faut reconnaître que dans leur formulation originale les expressions suivantes ne sont pas faciles à interpréter : « Concern for the self disappears, yet paradoxically the sense of self emerges stronger after the Flow experience is over » (Csikszentmihalyi 1990, p. 39), « a loss of self-consciousness during Flow » (Csikszentmihalyi, 1975, 1990).

[2] La correspondance entre Sigmund Freud et Romain Rolland s’inaugure en 1923 et trouve son point d’orgue dans la célèbre lettre du second sur la « sensation océanique » (5 décembre 1927), qui fait suite à sa lecture de L’avenir d’une illusion.

[3] Tant il est vrai qu’en vingt siècles d’Occident chrétien, nous avons été habitués, à ce que la seule spiritualité socialement disponible soit une religion, au sens occidental du terme, et que de ce fait nous avons fini par avoir des difficultés à penser une « spiritualité sans dieu » (Comte-Sponville, 2006).

[4] C’est généralement à cette étape que peuvent survenir un changement de carrière et l’inconfort face à ces propres limites (la crise du « mitan de la vie » comme disent les cousins québécois…)




Source :
Heutte, J. (2011). La part du collectif dans la motivation et son impact sur le bien-être comme médiateur de la réussite des étudiants  : Complémentarités et contributions entre l’autodétermination, l’auto-efficacité et l’autotélisme (Thèse de doctorat en Sciences de l’Éducation). Paris Ouest-Nanterre-La Défense téléchargeable ici


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