École légitime ou école autoritaire ? (Hamon, 2004)

 octobre 2004
par  Jean Heutte
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Une école légitime, c’est une école capable de renouveler sa culture professionnelle. La gestion des ressources humaines, dans l’éducation nationale, est tout simplement absente : on nomme à l’aveuglette, sur un barème de points et non sur des critères de compatibilité entre le talent du maître et le profil du poste, des fonctionnaires postulés interchangeables. On recrute l’encadrement sur dissertation. On n’évalue pas, ou mal, et sans en tirer les conséquences. Et l’on persiste à définir l’obligation de service des enseignants en nombre d’heures de cours magistral dont les élèves sont gavés. Observons le travail de nos voisins du nord de l’Europe, des Canadiens, et prenons-en de la graine. En Finlande, un « bon » collège est un collège qui s’occupe bien de ses « mauvais » élèves.

Extrait d’un article d’Hervé Hamon, paru dans la rubrique Tribune libre du journal l’Humanité, le 30 septembre 2004.

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Le grand air de la nostalgie, c’est au fond le regret d’une époque où l’école était au-dessus de tout soupçon, où elle n’avait nul compte à rendre sur la manière dont elle forme, trie, oriente ses ouailles. Ce qu’il ne faudrait pas oublier, c’est à quel point cet âge de l’innocence était aussi l’âge de l’injustice.

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Quand j’ai passé mon baccalauréat, nous étions 11 % à décrocher le diplôme. En 1965, chaque année, 350 000 jeunes quittaient l’école sans parchemin ni qualification. Nous avons, depuis, fortement progressé. Entre 1985 et 1995, le nombre de bacheliers a été multiplié par deux. Et les sorties sans qualification, aujourd’hui, ont décru pour s’établir à 107 000 - 107 000 de trop, assurément. La nostalgie du bon vieux temps est, en fait, la nostalgie d’une école homogène où une élite, enfermée dans un monastère studieux, profitait de soins dont les autres étaient exclus.

Elle était assurément « tenue », cette école d’antan. Les « classes dangereuses » en étaient promptement écartées, les moutons noirs sortaient vite du circuit. On restait entre soi. Comme l’idéalisation de la blouse grise sous les préaux, la déploration de l’autorité perdue renvoie à une époque où cette autorité s’exerçait par la contrainte, où elle ne s’encombrait ni de négociations, ni de justifications, ni de démocratie.

Le propos ministériel est doublement infondé. L’autorité, par les temps qui courent, ne se décrète plus. Il ne suffit pas de frapper sur la table pour que le lundi suivant, à 8 heures, la réalité change. On ne transforme pas une société par décret, on ne la gouverne pas non plus de pareille manière.

Il suffit d’observer, dans le flot des mini-réformes, que seules ont connu un semblant d’application cel- les qui ont été admises par les acteurs concernés - et d’abord les professeurs. En outre, l’idée d’un « retour » à l’autorité laisse entendre qu’on s’était relâché, qu’on avait baissé la garde, qu’un laxisme post-soixante-huitard avait pris le dessus. Je viens, durant deux années, de visiter les collèges réputés « sensibles » (on appréciera l’euphémisme). J’ai vu de tout, des collèges dynamiques et inventifs, des collèges en perdition, j’ai surtout vu des banlieues où le seul lien social apparent est le football et - précisément - le collège. Décrire ces établissements qui sont l’honneur du service public comme des garderies où le souci d’instruire et d’éduquer aurait disparu est une insulte envers ceux qui s’échinent à remplir leur mission.

Une école où l’autorité s’exerce, où la loi est dite et appliquée, c’est possible, c’est imaginable. Mais ce n’est pas à coups de menton, ou en forçant la voix - comme le font les médiocres pédagogues -, qu’on y parviendra. Une école où l’autorité s’exerce, où la loi est dite, est une école légitime aux yeux de ceux qui la fréquentent et de ceux qui y travaillent.

Qu’est-ce que cela signifie ?

Une école légitime, c’est d’abord une école où l’on cesse de faire « comme si ». Comme si l’égalité des chances était plus qu’un slogan, comme si des filières hypocrites, plus ou moins clandestines, réservées aux initiés ou aux privilégiés, ne la parcouraient pas souterrainement. Le collège, dans notre pays, est tout sauf « unique ». Il ne fonctionne pas à deux ou trois vitesses mais à quarante. Les établissements dits d’excellence se comportent, au sein du service public, comme une enclave privée sélectionnant sa clientèle qui est, comme par hasard, toujours la même : les enfants des cadres supérieurs.

Une école légitime, c’est une école qui ne confond pas massification et démocratisation. À partir des années soixante, nous avons progressivement ouvert les portes du collège à l’intégralité d’une classe d’âge. Mais nous n’avons pas transformé, adapté, assoupli le moule conçu pour une élite. Au contraire, nous avons enfourné de force dans ce moule élitiste, écrabouillant beaucoup

de monde, des populations qui ne pouvaient passer au gabarit. L’étonnant n’est pas que ça coince. L’étonnant serait l’inverse.

Une école légitime, c’est une école capable de renouveler sa culture professionnelle. La gestion des ressources humaines, dans l’éducation nationale, est tout simplement absente : on nomme à l’aveuglette, sur un barème de points et non sur des critères de compatibilité entre le talent du maître et le profil du poste, des fonctionnaires postulés interchangeables. On recrute l’encadrement sur dissertation. On n’évalue pas, ou mal, et sans en tirer les conséquences. Et l’on persiste à définir l’obligation de service des enseignants en nombre d’heures de cours magistral dont les élèves sont gavés. Observons le travail de nos voisins du nord de l’Europe, des Canadiens, et prenons-en de la graine. En Finlande, un « bon » collège est un collège qui s’occupe bien de ses « mauvais » élèves.

Une école légitime, enfin, c’est une école dont les usagers se comportent en citoyens et non en consommateurs cyniques. Chacun de nous veut « le meilleur » pour son enfant, mais pas pour l’enfant du voisin. Les classes moyennes et supérieures, en France, refusent la plus élémentaire mixité sociale. Résultat : nous bâtissons des ghettos qui sont à la fois des dénis de justice et des poudrières.


Hervé Hamon, écrivain, journaliste et éditeur. (Tant qu’il y aura des élèves, éditions du Seuil, 296 pages),

Journal l’Humanité - Rubrique Tribune libre Article paru dans l’édition du 30 septembre 2004. http://www.humanite.presse.fr/popup...


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