Addiction aux jeux vidéo : l’industrie pharmaceutique a probablement déjà le médicament, il ne reste plus qu’à décider que la maladie existe ! (Tisseron & Gutton, 2009)

 janvier 2012
par  Jean Heutte
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...Nous devons non seulement nous montrer prudents sur l’existence d’une « addiction » au jeu vidéo chez les jeunes joueurs, mais aussi dénoncer l’usage d’un mot qui risque de préparer le terrain à une médicalisation excessive de ce qui n’est le plus souvent que le nouvel habit de la crise d’adolescence, et qui ne relève, à ce titre, que d’une attitude éducative adaptée...

Qui parle de jeux vidéo pense souvent « addiction ». Pourtant, la légitimité de ce mot est loin d’être établie. D’ailleurs, pour qu’elle le soit, encore faudrait-il qu’il y ait un accord sur la signification à lui accorder. Or c’est loin d’être le cas puisque certains y voient un comportement, d’autres une pathologie psychiatrique et d’autres encore la traduction d’une dépendance biologique. En outre, autour des jeux vidéo, tout évolue si vite que les repères posés aujourd’hui risquent de se retrouver vite dépassés. Il y a quatre ans à peine, des psychiatres les accusaient de rendre la jeunesse criminelle. Ne faisons pas la même erreur et restons ouverts à l’imprévu. Qui sait comment vont évoluer les pratiques avec les jeux « web 2.0 » et leur mise à disposition sur téléphones mobiles ? Et qui peut dire que les jeunes de demain feront encore leur crise d’adolescence sur les jeux vidéo quand ils auront des parents joueurs, capables de les conseiller et de les accompagner ?

C’est pourquoi nous avons décidé d’attendre un peu avant de consacrer un numéro à cette question… ce qui ne veut pas dire que nous avons renoncé à éclairer les termes du problème.

[...] disons tout de même que trois arguments invitent aujourd’hui à ne pas employer le mot « addiction » pour les pratiques excessives du jeu vidéo à l’adolescence.

- D’abord, à cet âge, tout est indécis et flottant, et il est dangereux d’accoler à un ado une étiquette qui évoque, pour la plupart des parents et des médecins généralistes, une pathologie grave.

- La seconde raison relève de ce que nous savons aujourd’hui des circuits neuronaux qui permettent le contrôle de l’impulsion. Leur maturation, qui est sous la dépendance de facteurs biologiques autant qu’environnementaux, survient en effet plus tard qu’on ne le pensait et, chez certains, pas avant l’âge adulte. Du coup, le mot « addiction », qui désigne la façon dont le contrôle de l’impulsion se détraque chez certains adultes, peut difficilement être employé pour désigner le comportement d’adolescents chez lesquels ce contrôle ne s’est pas encore établi. C’est un peu comme si on voulait juger à la même aune un bébé qui n’a pas encore marché et un paralytique qui n’a plus le contrôle de ses jambes !

- Enfin, une dernière raison est liée aux travaux de Keith Bakker. Ce Hollandais spécialiste des diverses formes d’addictions a appliqué avec les jeunes joueurs excessifs les méthodes reconnues pour leur efficacité en toxicomanie. Mais au bout de deux ans, il a fait son autocritique et renvoyé ses jeunes patients, selon ses propres termes, « à leurs parents et à leurs éducateurs » !

Malheureusement, et en dépit de tout cela, le risque de voir « l’addiction aux jeux vidéo » déclarée « pathologie de l’adolescence » existe bel et bien. Car un lobby œuvre dans ce sens. Il est constitué par des praticiens qui voient là une bonne occasion d’ouvrir un nouveau marché, celui de « malades » qui guériront d’autant plus vite que leur comportement se modifie tout seul avec la fin de l’adolescence et la mise en place du contrôle de l’impulsion. Mais il engage aussi des groupes pharmaceutiques tout prêts à proposer un antidépresseur pour joueurs excessifs : ceux-ci ne sont-ils pas, la plupart du temps, déprimés et en souffrance d’estime d’eux-mêmes ? Nos chercheurs ont probablement déjà le médicament, il ne reste plus qu’à décider que la maladie existe ! Sans compter – ce qui est le cas de le dire – l’éventualité d’une taxe sur les jeux vidéo, qui permettrait le financement d’action de prévention et de soin pour une soi-disant « pathologie » qui guérit pratiquement toujours seule lorsqu’elle n’est pas intriquée avec des troubles psychiatriques graves.

Pour toutes ces raisons, nous devons non seulement nous montrer prudents sur l’existence d’une « addiction » au jeu vidéo chez les jeunes joueurs, mais aussi dénoncer l’usage d’un mot qui risque de préparer le terrain à une médicalisation excessive de ce qui n’est le plus souvent que le nouvel habit de la crise d’adolescence, et qui ne relève, à ce titre, que d’une attitude éducative adaptée.


Source :
Serge Tisseron, S. & Philippe Gutton, P. (2009) Débat : jeunes joueurs excessifs, Adolescence 3/2009 (n° 69), p. 587-589.


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