Effet des variables subjectives sur le bonheur (Finkenauer & Baumeister, 1997)

 janvier 2008
par  Jean Heutte
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Un facteur subjectif du bonheur consiste à entretenir certaines illusions positives :
- une perception exagérée de ses talents, de ses habiletés et de soi-même,
- une perception exagérée de son contrôle sur les événements importants de sa vie
- un optimisme irréaliste à propos de son venir,

Les gens chez qui ces illusions sont absentes sont moins heureux, moins bien adaptés et souffrent de différents problèmes de santé mentale.

Ainsi, il semble que la recherche empirique moderne entérine la thèse, proclamée par plusieurs sages depuis l’antiquité, selon laquelle la clé du bonheur dépend beaucoup plus des perceptions et des processus internes que des conditions extérieures.
La seule exception (facteur objectif) résiderait dans les relations sociales positives qui semblent être un déterminant puissant de bonheur.

Le bonheur : c’est "avec" les autres ???

Le bonheur dépend assez peu des facteurs objectifs et des indicateurs sociaux tels les conditions de vie, le niveau d’éducation et le revenu. On peut s’attendre à ce que les gens soient malheureux si leurs besoins de base ne sont pas satisfaits, mais, pour la plupart des citoyens des démocraties occidentales, ces besoins sont satisfaits et, au-delà de cette base, les facteurs objectifs contribuent assez peu au bonheur. Bien des gens s’imaginent que, s’ils avaient un certain nombre de choses, ils seraient plus heureux. Cependant, cette croyance semble non fondée ; ceux qui possèdent ces choses désirées ne sont généralement pas plus heureux que ceux qui ne les ont pas.

Importance des relations interpersonnelles positives

Parmi les facteurs objectifs, les relations interpersonnelles positives semblent être un déterminant puissant de bonheur. À la lumière des recherches de Baumeister et Leary (1995), les auteurs de l’article suggèrent que ce besoin d’appartenance sociale soit classé parmi les besoins fondamentaux, tout comme les besoins de nourriture, d’habitation et de sécurité. Cependant, à la différence de ces derniers qui sont assez bien assurés dans les démocraties modernes, le besoin d’interaction sociale l’est beaucoup moins de sorte qu’un bon nombre d’individus souffrent de solitude. En effet, l’orientation individualiste des sociétés modernes rend les gens plus vulnérables à la solitude. Le bonheur semble impossible aussi longtemps que l’individu demeure isolé socialement.
L’apprentissage de la création de liens sociaux positifs semble être le défi le plus sérieux parmi les tâches fondamentales de la vie moderne en Occident.

Faible impact des circonstances extérieures, effet peu durable dans le temps

Les facteurs subjectifs, quant à eux, jouent un rôle important dans l’obtention du bonheur. En effet, la croyance commune selon laquelle le bonheur dépend des circonstances courantes et des événements de vie est erronée. La recherche démontre plutôt que le bonheur ou le malheur peut demeurer stable sur de longues périodes en dépit du changement des circonstances et que la mesure de bonheur peut s’élever en dépit de la stabilité de la situation si les gens abaissent leurs standards et leurs attentes.
Ce ne sont pas les circonstances extérieures elles-mêmes, mais l’écart perçu entre l’état actuel et l’état désiré qui est décisif en matière de bonheur.

Le changement de circonstances n’altère pas le bonheur de façon permanente à cause de l’effet du niveau d’adaptation. Des événements majeurs affectent le bonheur temporairement, mais, avec le passage du temps, les gens s’habituent aux circonstances nouvelles qui, dès lors, cessent d’avoir un impact sur leur bonheur.
Les effets de la bonne et de la mauvaise fortune disparaissent après un certain temps : les gens heureux redeviennent heureux (comme avant) et les gens malheureux redeviennent malheureux (comme avant).

Avoir une vie qui a du sens

Avoir une vie qui a du sens est un préalable au bonheur, mais ne l’assure pas pour autant. Il est certainement possible de vivre une vie pleine de sens sans être heureux (comme ce peut être le cas du révolutionnaire ou du missionnaire), mais il est beaucoup moins possible d’être heureux tout en considérant sa vie comme un non-sens. Ainsi, une étape importante dans la poursuite du bonheur consiste à trouver un sens à la vie, ce qui se réalise grâce à la satisfaction des quatre besoins mentionnés : un grand projet, des valeurs, le sentiment d’efficacité personnelle et l’estime de soi. Ceux qui ne réussissent pas à satisfaire ces besoins sont moins heureux que ceux qui les satisfont.

Entretenir certaines illusions positives

Un autre facteur subjectif du bonheur consiste à entretenir certaines illusions positives :
- une perception exagérée de ses talents, de ses habiletés et de soi-même,
- une perception exagérée de son contrôle sur les événements importants de sa vie
- un optimisme irréaliste à propos de son venir,

Une perception favorable de soi
La perception positive de soi est un important prédicteur de bonheur (Argyle, 1987). Les gens qui se sentent bien à propos d’eux-mêmes, qui se donnent de la valeur, qui se croient compétents et aimés vivent des émotions positives et sont satisfaits de leur vie ; par contre, ceux qui ont une faible estime d’eux-mêmes, qui ont l’impression d’être sans valeur et qui ont des doutes à propos de leurs compétences sont malheureux et déprimés.

- L’autogratification (« self-enhancement ») est le terme employé pour décrire cette tendance à penser et à agir qui permet de se sentir bien à propos de soi-même. L’autogratification implique plusieurs stratégies qui visent toutes à exagérer les aspects favorables de soi : utiliser plus d’adjectifs positifs que négatifs pour se décrire (Brown, 1986), juger son comportement comme plus désirable que celui des autres (van Lange, 1991), se souvenir de ses performances comme étant meilleures qu’elles ne l’étaient (Greenberg, 1991) et entretenir des croyances plus positives à l’endroit de ses relations qu’à l’égard de celles des autres (van Lange et Rusbult, 1995).

- L’autoprotection (« self-protection ») est une autre façon de garder une conception favorable de soi en ignorant ou en discréditant l’information négative à propos de soi. Les stratégies consistent, par exemple, à prendre crédit pour les succès et à nier sa responsabilité pour les échecs (Miller et Ross, 1975), à se comparer à d’autres moins chanceux (Taylor, Wood et Lichtman, 1983) et à oublier ou minimiser ses erreurs passées (Baumeister, Stillwell et Wotman, 1990). Ces stratégies et d’autres rapportées par Baumeister (sous presse) font voir comment est importante et englobante cette quête d’une vision positive de soi.

Selon Sedikides (1993) l’autogratification (la préférence pour l’information favorable à soi) est le motif le plus fort parmi ceux se rapportant à la connaissance de soi.

Il y a cependant des limites à la perception favorable de soi : une exagération légère peut être utile, mais une infatuation trop grande est nuisible. Baumeister (1989) a proposé l’idée d’une marge optimale d’illusion, celle qui consiste justement à une perception modérément exagérée de ses qualités. Bref, la perception sévèrement réaliste de soi et l’évaluation trop magnifiée de ses capacités sont toutes deux nuisibles.

La maîtrise de sa vie
Le sentiment d’avoir le contrôle ou la maîtrise de sa vie et du résultat de ses actions est également associé au bonheur (Campbell, 1981 ; Diener, 1984). Même une petite zone de choix ou de contrôle peut faire une différence. Il appert même qu’il n’est pas nécessaire d’exercer un contrôle réel pour profiter de ses bénéfices ; l’illusion du contrôle suffit (Alloy et Abramson, 1979 ; Langer, 1975). Une expérience de Glass, Singer et Friedman (1969) a démontré que les sujets qui croyaient faussement qu’ils avaient la possibilité de fuir une situation stressante ont ressenti moins d’inconfort que ceux qui vivaient la même situation en croyant qu’ils ne pouvaient y échapper. Les résultats d’une étude longitudinale (Alloy et Clements, 1992) ont démontré que les gens qui affichent une certaine illusion de contrôle éprouvent moins d’effets négatifs dans une situation d’échec, se découragent moins lorsqu’ils sont confrontés aux événements stressants de la vie quotidienne et ont moins de symptômes de dépression à la suite d’événements de vie négatifs. Les résultats rapportés suggèrent donc l’idée que l’illusion du contrôle constitue une protection contre les affects négatifs, le découragement et la dépression. Bref, l’illusion du contrôle aide les gens à demeurer heureux lorsque surviennent de mauvais jours.

L’optimisme irréaliste
L’optimisme et l’espoir sont significativement reliés au bonheur de même qu’au bien-être physique et psychologique (Staats, 1986) ; a contrario, le pessimisme et les attentes négatives sont associés à la dépression (Pyszczynski, Holt et Greenberg, 1987).

L’optimisme irréaliste se définit comme la tendance à croire que des événements positifs futurs sont plus susceptibles de nous arriver qu’aux autres, tandis que des événements négatifs sont moins susceptibles de nous arriver (Weinstein, 1980). Les gens se sentent relativement invulnérables face aux infortunes comme être victimes d’un crime, être gravement malades ou avoir un accident d’automobile. La personne moyenne s’imagine qu’il y a moins de probabilités que ces malchances arrivent à elle qu’aux autres. Par contre, elle croit que les bonnes choses ont plus de chances de lui arriver. Par rapport aux autres, cette personne moyenne surestime la probabilité de trouver un bon emploi, d’avoir un enfant talentueux et de connaître le succès. Et pourtant, cet optimisme exagéré contribue au bonheur.

Ces trois ingrédients contribuent au bonheur. Les gens chez qui ces illusions sont absentes - ceux qui se perçoivent avec exactitude, qui sont conscients de leur manque de contrôle et de leur impuissance et qui sont dénués du biais optimiste à propos de leur avenir - sont moins heureux, moins bien adaptés et souffrent de différents problèmes de santé mentale.

Changer son monde intérieur

La prédominance des facteurs subjectifs sur les facteurs objectifs suggère une dernière réflexion sur le bonheur. Au cours des âges, plusieurs sages ont proclamé que la poursuite du bonheur était futile si elle portait sur le changement du monde extérieur ; ils nous ont plutôt incité à trouver la clé du bonheur à l’intérieur de nous. La recherche empirique moderne entérine cette thèse.
La seule exception, semble-t-il, résiderait dans les relations sociales que nous entretenons avec les autres, relations qui créent une différence profonde en matière de bonheur. Hormis cela, le bonheur dépend beaucoup plus des perceptions et des processus internes que des conditions extérieures.


Source :

L’EFFET DES VARIABLES SUBJECTIVES SUR LE BONHEUR. RÉSULTATS DE LA RECHERCHE ET IMPLICATIONS POUR LA THÉRAPIE

Catrin FINKENAUER Roy F. BAUMEISTER
Université de Louvain-la-Neuve (Belgique)
Université Case Western Reserve (Cleveland, États-Unis)

Traduit et adapté de l’anglais par Léandre Bouffard Revue québécoise de psychologie, vol. 18, n° 2, 1997
http://www.rqpsy.qc.ca/ARTICLE/V18/...


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