C’est le 8 mai 1673, sous l’influence de Bossuet, que l’Académie française adopte une orthographe exagérément étymologique et volontairement pédante, afin de bien distinguer "les gens de lettres d’avec les ignorants et les simples femmes", qui est actuellement le fléau de l’école. (Brunot, 1905)

 septembre 2012
par  Jean Heutte
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« J’avais écrit dans mon Histoire de la langue française une phrase que, depuis quelques années, on s’est plu à citer. Je disais : … le préjugé orthographique ne se justifie ni par la logique, ni par l’histoire… il se fonde sur une tradition relativement récente, formée surtout d’ignorance  »…
[...]

« Si en effet il y a aujourd’hui une question orthographique vraiment digne d’attention, c’est que cette question a cessé d’intéresser seulement une petite portion de la nation ; maintenant que tout le monde va à l’école, elle intéresse la totalité des enfants de France, c’est devenu une question d’ordre public. »
[...]
« Demandez à vos directeurs, à vos inspecteurs : le cri sera unanime, l’orthographe est le fléau de l’école.

Cet enseignement a d’autres défauts que d’être encombrant (car les heures de dictée sont prises sur le temps donné jusqu’alors au calcul, à l’histoire et à la géographie). Comme tout y est illogique, contradictoire, que, à peu près seule, la mémoire visuelle s’y exerce, il oblitère la faculté de raisonnement ; pour tout dire, il abêtit.

A un degré de l’enseignement, où très souvent le défaut régnant est le dogmatisme, il a le vice énorme d’incliner plus encore vers l’obéissance irraisonnée.

Pourquoi faut-il deux p à apparaître et un seul à apaiser, il n’y a d’autre réponse que celle-ci : parce que cela est. Et comme les ukases de ce genre se répètent chaque jour, ce catéchisme, à défaut de l’autre, prépare et habitue à la croyance au dogme qu’on ne raisonne pas, à la soumission sans contrôle et sans critique. C’est d’un autre côté, n’est-ce pas, Monsieur le Ministre, que l’Ecole républicaine entend conduire les esprits. »

[...]
« Comment donc délivrer l’école ?
M. Aulard, dans un article de l’Aurore auquel je viens de faire allusion, propose d’ordonner que l’instituteur laissera désormais à ses élèves la liberté d’écrire à leur guise, que la faute d’orthographe sera supprimée dans les classes et les examens.

D’autres seraient moins radicaux, et voudraient seulement diminuer le coefficient de l’orthographe dans les diverses épreuves, de façon à engager peu à peu l’instituteur et l’élève à y prêter moins d’attention. De la sorte, croient-ils, après une période plus ou moins longue, une génération nouvelle ayant cessé d’apprendre l’orthographe, celle-ci tomberait en désuétude, les simplifications se feraient d’elles-mêmes, et les dictionnaires n’auraient bientôt plus qu’à enregistrer un usage devenu spontanément plus rationnel.

La liberté absolue, M. Aulard le sait mieux que personne, substituée d’un coup à la contrainte tyrannique, a peu de chances d’être acceptée de tous. Aussitôt que l’école de l’État se montrera si dédaigneuse de l’orthographe, l’école d’en face ne l’enseignera qu’avec plus de soin, sûre de former des enfants selon le préjugé bourgeois, heureuse d’avoir désormais un caractère extérieur qui lui soit propre, et permette de reconnaître du dehors pour ainsi dire un des siens, un homme dit bien élevé.

Au reste, dans les écoles de l’État, jusqu’à quel âge, jusqu’à quelle classe accordera-t-on la liberté ? L’enseignement primaire seul en jouira-t-il ? Ou bien l’acceptera-t-on dans le secondaire et le supérieur ? Ce qui est tolérable ailleurs devient ici à peu près impossible. Il paraîtra inadmissible aux administrations, aux maisons de commerce elles-mêmes d’accepter dans les fonctions et les emplois des gens incapables de reproduire l’orthographe des imprimés ou au moins de s’en approcher. Beaucoup de jeunes gens voudront donc, de leur propre gré, connaître et posséder cette forme. Où l’apprendront-ils ? Quand ? A 13, 14 ou 15 ans, cela leur sera à peu près impossible.

Qui ne voit la conséquence ? C’est que, les préjugés héréditaires aidant, l’orthographe étant redevenue la chose de quelques-uns, elle retrouvera plus d’estime que jamais dans un certain monde. De même qu’en Angleterre un gentleman se fait reconnaître à la première phrase qu’il prononce, de même, il y aura des gens qui se classeront dès la première ligne comme des hommes supérieurs, on aura fait une classe nouvelle, celle des gens qui sauront écrire : le mandarinat.

Je ne conclus pas de ce qui précède qu’une réforme pédagogique qui diminuerait l’importance donnée à l’orthographe dans l’école serait mauvaise, mais je crois fermement qu’on ne peut pas supprimer tout enseignement orthographique.

Cela est chimérique et dangereux. Dès lors, comment restreindre l’importance de cet enseignement ? Est-il suffisant de diminuer purement et simplement les coefficients dans les examens, de décréter l’indulgence ? Une semblable mesure est désirable sans doute. Elle ne sera vraiment juste et vraiment sans danger, que si on discerne entre les fautes. J’avoue que j’accepte avec peine qu’on confonde je serai et je serais, j’eusse fait et j’eus fait. J’ai trouvé cette erreur dans 15 versions latines environ sur 26 qui m’étaient données à corriger au baccalauréat. Je la juge énorme. C’est confondre l’usage même des temps et des modes, c’est pécher gravement contre la langue même. Il faut tâcher d’empêcher cela autant qu’on le peut. Ecrire au contraire deux cents onze comme deux cents, c’est montrer qu’on a de la raison et de la logique, et il serait juste que la note donnée le prouvât. S’il s’agit des mots, même observation. Il y a erreur véritable à orthographier une plainthe ; il est méritoire de ramener sablonneux à l’analogie de limoneux, baronnie à félonie, grelotter à sangloter. »

[...]
« Malheureusement, l’Académie (…) déclare que la langue est une oeuvre d’art élaborée par cinq ou six siècles de culture esthétique. La Compagnie s’est montrée assez attachée à ce qu’on appelle d’un mot très juste la physionomie des mots. Elle a répété à plusieurs reprises et avec insistance, sous une forme ou sous une autre, ces mots de M. Brunetière : la scintillation des étoiles s’éteindrait si l’on écrivait désormais cintilation. Cet argument ne touchera guère ceux qui savent que scintiller a pour correspondant, en espagnol, centellar, en portugais sintillar … et il est difficile de croire que faute de notre sc on ait manqué à goûter, partout ailleurs que dans la France du XIXe siècle, la douceur des nuits sereines et lumineuses. »

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« Croyant cette fois qu’une longue habitude des graphies diverses avait oblitéré en moi le sens de la beauté plastique de l’orthographe, je consultai un écrivain de mes amis. Eh bien ! me dit-il, irez-vous jusqu’à biffer le ph d’asphodèle, au risque de dissiper à jamais les senteurs qui sortent de ce nocturne ? J’allais me reconnaître dépourvu, en bon grammairien, de tout sentiment littéraire, lorsqu’on m’apporta la Revue du 1er mars, je me rassérénai en lisant sous la signature de M. Émile Faguet, professeur à la Sorbonne, cette réponse à un de ses parents, rapporteur de l’Académie : « Quant à la physionomie des mots, elle m’est absolument indifférente. C’est l’argument à la portée des simples, des très simples, et c’est pour cela qu’il est celui dont les journalistes ont abusé et presque le seul dont ils se soient servis. »

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« Si son orthographe [l’orthographe de l’Académie] est reçue aujourd’hui, ce n’est pas elle qui l’a fait recevoir, l’histoire l’établit surabondamment. Les Cahiers publiés de nos jours par M. Marty-Laveaux montrent comment, quand on se décida à adopter une orthographe, le lundi 8 mai 1673, sous l’influence de Bossuet, et malgré Corneille, on voulut que cette orthographe distinguât « les gens de lettres d’avec les ignorants et les simples femmes »…

On la fit donc si étymologique et si pédante qu’elle eût suffi, à elle seule, à discréditer le Dictionnaire : fresle, charactère, phase, prez, advocat, advis, toy, sçavoir, lui donnaient un air tellement archaïque, qu’elle retardait d’un demi-siècle ; ses contradictions innombrables : abbattre et aborder, eschancrer et énerver, la rendaient inapplicable ; on inaugurait magnifiquement le système d’exceptions aux exceptions qui dure toujours.

Bien entendu, personne ne suivit cette règle capricieuse, si bien qu’au milieu du XVIIIe siècle l’Académie eut une heureuse idée. Pour se remettre au point, elle convint, au commencement de 1736, de confier la révision de l’orthographe à un « plénipotentiaire », d’Olivet. Il fit une révolution. Plus de 5.000 mots sur environ 18.000 furent atteints. En 1762, nouveaux sacrifices, quoique moins importants. Enfin on vit distinguer i de j, u de v, comme Ramus le demandait déjà au XVIe siècle. » …

[...]
« Il y a aux réformes une objection… une seule et il serait peu scientifique d’essayer de la dissimuler. Si désormais l’orthographe est changée, la lecture des livres imprimés avant la réforme sera rendue un peu plus difficile. La pétition de la Revue Bleue affirme que les grands modèles classiques se présentent à nous dans une forme qui nous est encore familière. Comment des hommes instruits ont-ils pu mettre leur signature au bas d’une affirmation si – disons par politesse – candide ? Pareille illusion se comprend chez ceux qui n’ont jamais ouvert que des éditions scolaires, ou qui oublient que le texte de la Collection des Grands Écrivains est publié dans une orthographe uniformisée, rajeunie, truquée, où on a juste laissé oi en souvenir du passé. Mais cette orthographe est celle de la maison Hachette et Cie. Elle n’est ni celle de Corneille, ni celle de Molière, ni celle de Pascal, ni celle de Bossuet, ni celle de personne enfin. Qu’on se reporte aux manuscrits, quand ils existent, ou aux éditions, soit originales, soit faites d’après les éditions originales. »

[...]
« De quels classiques s’agit-il donc ? De Voltaire ? Tout le monde, depuis l’ouvrage de Didot, sait qu’il était pour une réforme radicale, qu’il écrivait filosofe, chatau.

Qu’on ouvre Candide, éd. 1759, on y trouvera des choses horribles comme phisionomie, panchans, etc. Dans le Voyage de Scarmentado, Romans (éd. 1778, I, 158-159), je lis afaire, horible, il n’ariva, arêter. Quel mépris des doubles consonnes !

De Beaumarchais ? J’ouvre l’édition du Mariage de Figaro, de Lyon, 1785, acte II, sc. 21. Elle écrit on se pelotone, le tems, fesois, brinborion.

Où se tourner ?
Vers l’Académie ?
Mais en 1771, comme l’a noté Clédat, dans la Revue de philologie (XVIII, 1, p. 79), les propres registres de l’Académie française (III, 292) nous rapportent une lecture de Thomas sur les ouvrages des fames. Quelques pages plus loin (296), les mêmes registres donnent chapèle, laquèle, éxécuter, oficiers, abé … »


Brunot, F. (1905). Lettre ouverte adressée au Ministre de l’Instruction Publique à propos de la réforme de l’orthographe. Armand Colin.

Sources :
Béchennec, D. & Sprenger-Charolles, L. (2011). Les recommandations orthographiques de 1990. Cahiers pédagogiques, 8 décembre 2011. http://www.cahiers-pedagogiques.com...

Bernard, R. (2010). Dossier de textes de réflexion distribué aux participants du colloque "Orthographe et grammaire françaises" de mai 2010.
http://www.enseignement.be/download...

Cespedes, V. (2012). Quel philosophe français fustige l’orthographe ?, in David Davidenkoff, Chronique Un jour, une question, France Info, 14 août 2012.

Extrait :
<<... l’orthographe est une aliénation en France.
[...]
... l’orthographe a été inventée pour priver ceux qui n’avaient pas d’éducation de pouvoir s’emparer de leur propre langue à l’écrit.>>

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