Être ou ne pas être optimal ? (Heutte, 2019)

mercredi 1er janvier 2020
par  Jean Heutte
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Extrait d’un article paru en 2019, qui souhaitait retracer rapidement les fondements épistémologiques (historique, philosophique, méthodologique…) de la science de l’expérience optimale en tant que champ de recherche empirique concernant l’expérience positive subjective (Brown, Lomas & Eiroa-Orosa, 2017), depuis la création du Positive Psychology Steering Commitee constitué par Mihaly Csikszentmihalyi, Ed Diener, Kathleen Hall Jamieson, Chris Peterson et George Vaillant, en 1999, à Akumal (Mexique), jusque ses dernières évolutions récentes notamment sous l’influence des chercheurs européens. Cet article avait aussi pour objectif de lever quelques ambiguïtés originelles concernant certains termes (optimal, positif et positiviste) qui parfois peuvent être l’objet de controverses (voir de polémiques) quand ils sont mal interprétés.

La psychologie positive se définit comme « la science qui étudie le fonctionnement humain optimal », c’est-à-dire qu’elle vise à isoler et à mettre en valeur les variables favorables à l’épanouissement des individus et des communautés.

Ainsi, le terme « optimal » ne fait en aucun cas référence à une forme d’optimalisation ou d’optimisation :

  • - aucun lien avec les démarches consistant à rendre optimal le fonctionnement d’un système. L’optimalisation c’est la recherche de l’efficacité, le gain de temps et de productivité. Le Taylorisme, qui instaure le travail à la chaîne, la robotisation, l’informatisation, sont des optimalisations.
  • - aucun lien avec l’optimisation combinatoire (qui consiste à trouver dans un ensemble discret un parmi les meilleurs sous-ensembles (ou solutions) réalisables) qui est liée aux champs théoriques de la combinatoire, des mathématiques discrètes ou de la théorie des graphes (une branche des mathématiques née au vingtième siècle pour répondre aux besoins de divers domaines : l’informatique, l’organisation de la production à grande échelle, la gestion des opérations militaires, l’économie...)
  • aucun lien avec l’optimisation du code informatique liée au souhait d’améliorer un programme ou une librairie logicielle,
  • aucun lien avec l’optimisation pour l’analyse économique et les sciences de gestion,
  • aucun lien avec l’optimalisation ou optimisation fiscale

Pour être plus clair encore, le fonctionnement psychologique optimal ne fait pas référence à une performance liée à un jugement social ou une norme externe au sujet. Cela peut cependant éventuellement faire référence à une performance auto-référée, liée à un défi personnel (Martin-Krumm & Tarquinio, 2011) : un niveau de réalisation (ou d’exigence) qui va permettre l’épanouissement de la personne, en opposition totale avec l’idée de la compétition, du record ou de la performance tel que cela peut se comprendre dans un sens commun.

Comme indiqué précédemment, historiquement, la conception de James (1906, cité par Rathunde, 2001) sous-tend que le fonctionnement optimal est celui qui permet à la personne de donner le meilleur d’elle même, d’être capable d’utiliser ses ressources à leur pleine capacité. Pour Maslow (1968), il s’agit plutôt d’un processus d’actualisation permanent, lié à un trait de personnalité qui permet à la personne la réalisation de son potentiel, de ses capacités et talents, ce qui permet l’accomplissement de ce qui lui semble intrinsèquement important pour elle. Pour Rogers (1973), il s’agit plutôt d’une évolution de la personne, vers plus de flexibilité (vs rigide), une vie plus active (vs statique), plus autonome (vs dépendante), permettant plus de créativité (vs vie prévisible) et une meilleure acceptation de soi (vs attitude de défense).

Selon Laguardia et Ryan (2000) le développement humain optimal correspond à l’eudémonie (Waterman, 1993). Cette définition du bien-être s’inspire de la conception classique d’Aristote selon laquelle les gens vivent plus ou moins en accord avec leur « vrai soi », leur daimon :

C’est le daimon qui donne l’orientation et le sens des actions d’une personne ; si elle vit en accord avec son daimon, elle connaît l’eudémonie que Waterman décrit comme étant la réalisation de soi ou le fonctionnement psychologique optimal. Dans cette perspective, la réalisation de soi est possible pour quelqu’un s’il saisit les occasions de se développer et les voit comme des défis de la vie qu’il se sent capable d’affronter. Ce chercheur distingue nettement l’eudémonie et le bonheur ; ce dernier ne requiert pas en lui-même de poursuivre des activités ou des buts qui stimulent la croissance personnelle et qui impliquent la réalisation de soi. Dans la poursuite du bonheur, en effet, les efforts d’un individu ne visent pas et n’atteignent pas nécessairement la réalisation de soi (Waterman, 1993, cité par Laguardia & Ryan, 2000, p. 282)

Kasser et Ryan (2001) ajoutent que cela est notamment possible quand les personnes internalisent différents objectifs de vie et projets personnels en s’adaptant à leur environnement social (Cantor, Norem, Langston, Zirkel, Fleeson & Cook-Flanagan, 1991 ; Little, 1989), et qu’en même temps, ces objectifs intériorisés deviennent des caractéristiques centrales de qui ils sont (Sheldon & Kasser, 1995).

Ainsi, il apparaît clairement qu’il n’y a pas de réel consensus concernant la définition du fonctionnement optimal. Pour leur part, par exemple, Joseph et Wood (2010) n’établissement pas de réelles distinctions entre le fonctionnement adaptatif positif des individus, le fonctionnement humain positif ou le fonctionnement humain optimal : selon eux toutes ces expressions correspondent au fonctionnement permettant à un sujet d’être pleinement satisfait du résultat obtenu, du sentiment de maîtrise, du sentiment de contrôle.... De plus, l’idée du fonctionnement optimal sous-tend aussi tout une complexité dès lors qu’il s’agira d’envisager la psychologie positive non plus au niveau individuel mais au niveau collectif et/ou sociétal.

Pour le dire autrement, par l’expression « fonctionnement humain optimal », la psychologie positive veut surtout confirmer qu’elle entend occuper un vaste champ de recherche évolutif qui concerne l’ensemble des sources de la bonne santé psychologique, et ce, dans toutes ses définitions possibles actuelles et/ou à venir. De ce fait, en fonction des cadres théories mobilisées, cela pourra éventuellement correspondre à des conceptions différentes et/ou complémentaires, comme le mettent par exemple en évidence Shankland et Martin-Krumm (2012) dans leur inventaire des outils validés en langue française permettant d’évaluer le fonctionnement optimal. Bien entendu, le terme « optimal » fait aussi référence à l’expérience optimale (le flow) : l’émotion et le bien-être procurés par une activité en elle-même, un effet lié au sentiment de fluidité perçu au cours d’une action, lorsqu’il y a un équilibre optimal entre les exigences de la tâche et les compétences du sujet (Heutte, 2011, 2017). Conceptualisée dès 1970 par Csikszentmihalyi, cette théorie est désormais l’une des théories phares mises en lumière dans ce contexte, tout particulièrement pour ce qui concerne le développement humain et l’éducation qui sont les thèmes les plus emblématiques des travaux de Csikszentmihalyi (1975, 1990, 2014a/b). En France, comme dans toute la francophonie, la connaissance de ces travaux est hélas longtemps restée très confidentielle, dans la mesure où les rares ouvrages de Csikszentmihalyi traduits en français concernent des travaux qui ont plus de 20 ans (Heutte, 2019a).


Source :

Heutte J. (2019). Clarification des fondements épistémologiques de la recherche fondamentale à visée pragmatique concernant le fonctionnement humain optimal : lever quelques ambiguïtés, controverses et/ou polémiques suscitées par la psychologie positive. Tréma, [En ligne], 52 | 2019 DOI : 10.4000/trema.5611