Réduire la psychologie scientifique contemporaine à Freud et à la psychanalyse : une erreur bien française (Lieury, 2011)

vendredi 1er mai 2015
par  Jean Heutte
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Pour les étudiants, la psychologie se résume à Freud et à la psychanalyse. Les élites sont tout aussi ignorantes en ce domaine. Il est temps de donner à l’enseignement de la psychologie la place qu’il mérite.

Chaque année, des centaines de milliers de lycéens de terminale découvrent le cours de philosophie. Ils s’attendent à y découvrir les philosophes, psychologues ou pédagogues qui ont marqué l’histoire de la pensée de l’Antiquité jusqu’au XXe siècle. Pourtant, si les professeurs les initient bien à Platon ou à Kant, des sciences cognitives, ils n’aborderont que Freud et la psychanalyse !

Or c’est une erreur bien française de réduire la psychologie scientifique contemporaine à Freud et à la psychanalyse, et de croire que l’un et l’autre sont encore influents à l’échelle mondiale. Pour nous en persuader, examinons le plus grand répertoire informatisé international des publications ayant trait à la psychologie, PsycInfo, et la place que la psychanalyse y occupe.

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La psychanalyse ne représentait que un pour cent des publications internationales en psychologie (103 223 titres) en 2005.
C’est pourtant tout ce que les bacheliers français apprennent des sciences cognitives.

En 2005, on pouvait dénombrer environ 103 000 articles et livres traitant de psychologie, et quelque 150 catégories. Les principaux secteurs concernaient, d’une part, la psychopathologie au sens large, tels les déficits physiques (perte de la vue, traumatismes crâniens) et les troubles psychiatriques, et, d’autre part, la psychologie de la santé et de la prévention (stress, alcoolisme, criminalité, etc.). Les autres grands domaines sont la psychologie expérimentale et cognitive (perception, mémoire, intelligence, émotions, personnalité, etc.), les neurosciences (incluant la psychopharmacologie), la psychologie sociale, la psychologie du développement, celle de l’éducation. On trouve également des secteurs variés en psychologie appliquée, incluant la psychologie de la consommation, la psychologie industrielle et des organisations. Il existe enfin des thèmes divers tels que la psychologie des arts et des humanités, la psychologie de la musique, la psychologie militaire, la psychologie juridique et de la police... La psychologie est aussi diverse que les activités de l’homme. En revanche, la psychanalyse en tant que théorie ou que thérapie ne représente que 1 722 publications, soit 1,7 pour cent de l’ensemble de ces publications au niveau international.

Cette répartition ne se limite pas aux publications scientifiques, mais elle se retrouve aussi dans les manuels scolaires américains. Si Freud apparaît à la fois dans les théories intéressant la psychologie en général, et en tant que théorie spécifique dans le cadre de la psychopathologie, c’est-à-dire la psychanalyse, son importance est réduite. Ainsi, en 1995, dans un des principaux manuels américains, la théorie freudienne n’occupe qu’une dizaine de pages sur 739, soit 1,3 pour cent. Même situation au Canada : j’ai dénombré cinq pages et demie, incluant les psychanalystes Adler et Jung, sur 378, soit 1,4 pour cent du manuel. Cette place peut être encore réduite, par exemple dans des manuels de tradition expérimentaliste, comme dans la XIe édition du manuel de psychologie d’Atkinson : quatre pages sur 784, soit 0,5 pour cent de l’ouvrage ; dans le chapitre sur les psychothérapies écrit par Daryl Bem, pionnier des thérapies cognitives, ces dernières sont évidemment prépondérantes et Freud ne trouve guère de place.

L’exception française

Ainsi, les enseignements du monde entier, États-Unis en tête, ont relégué Freud au rang d’auteur presque banal, à l’influence décroissante.

Dès lors, pourquoi cette popularité spécifiquement française de la psychanalyse ? Cela est d’autant plus curieux que le nombre de personnes ayant suivi ou suivant une cure psychanalytique est faible dans la population générale.

La plupart des gens vont voir leur médecin généraliste qui leur prescrit un anxiolytique ou un antidépresseur, domaine où les Français sont champions du monde, puisque l’on compte cinq millions de consommateurs du Prozac ou autres dérivés.

Alors pourquoi la psychologie est-elle si souvent réduite à Freud et à la psychanalyse en France ? Je pense – et je ne suis pas le seul – que cette erreur de perspective vient essentiellement du contenu du cours de philosophie en classe de terminale, enseignement où les thèmes liés à la psychologie ont progressivement disparu. Ainsi, dans le programme de 1941, la partie consacrée à la psychologie compte 786 pages et aborde les thèmes classiques de la perception, la mémoire, l’intelligence, la personnalité, citant des auteurs spiritualistes, tel Bergson, et expérimentalistes, tel Binet. Dans les années 1960, avec le manuel de Huisman et Vergez, la psychologie correspondait encore à peu près à un quart du programme de philosophie, conservant les mêmes thèmes importants. Puis, au fil du temps, les programmes se sont mystérieusement étiolés, au point que, d’après le Bulletin officiel n° 25 du 19 juin 2003, le programme actuel ne parle plus que de conscient et d’inconscient, et ne cite plus que Freud. J’ai même regardé de façon plus approfondie un manuel de philosophie de terminale, option sciences et technologie (Leguil-Badal, 2007), où j’ai recensé 22 textes de Freud et Lacan ; je n’y ai vu aucun texte de psychologie cognitive, sociale ou autres, et le même néant absolu quant aux sciences récentes, qu’il s’agisse de cybernétique, de sciences cognitives ou de neurosciences.

Quelle perte pour la philosophie !

C’est comme si en physique, on parlait encore de la machine à vapeur, mais on ignorait l’énergie nucléaire, et comme si l’enseignement de la biologie s’arrêtait avant la découverte de la structure de l’ADN.

Dès lors, il n’est pas étonnant que chaque année 600 000 lycéens, futurs journalistes, médecins, politiques, aient Freud et la psychanalyse pour seules références en matière de psychologie.

Je comprends que, du fait de l’extrême spécialisation des matières, les philosophes ne se sentent pas compétents pour parler de psychologie scientifique, mais quelle est, dans ce cas, l’utilité de la philosophie enseignée au lycée ? Selon l’astrophysicien anglais Stephen Hawking : « La philosophie est morte, faute d’avoir réussi à suivre les développements de la science moderne, en particulier de la physique. » Sans aller jusqu’à un tel jugement extrême, je préconise a minima d’élargir le programme aux sciences humaines pour que le public cultivé français ait une vision plus juste de la psychologie scientifique.

Pour combler le fossé

Naturellement, il ne s’agit pas de supprimer la philosophie, mais de l’inclure dans un programme de Sciences humaines pour les terminales, en donnant un aperçu de la psychologie contemporaine, telle qu’elle existe au niveau international, dans ses relations avec les neurosciences et les sciences de l’ingénieur. La Société française de psychologie s’engage dans cette voie, avec pour objectif de proposer un CAPES et une agrégation de sciences humaines, où coexisteraient des enseignements de philosophie, mais aussi de psychologie et de sociologie. Pour éviter que la France ne sombre dans l’ignorance vis-à- vis de ses voisins, il faut espérer que cette proposition sera retenue par les instances dirigeantes de l’Éducation nationale.


Source :
Lieury, A. (2011). La psychologie scientifique doit être enseignée en terminale. Cerveau & Psycho - n°48 novembre-décembre 2011. http://cdn.soutenonslemur.org/2011/...


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