L’individuel et le social dans la théorie sociocognitive de Bandura (Carré, 2003)

 décembre 2009
par  Jean Heutte
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La réciprocité causale « triadique »

Traditionnellement, le comportement humain est expliqué à travers un système de causalité binaire, unidirectionnel. Les conduites sont généralement vues comme étant sous l’emprise de forces de la situation (par exemple avec le behaviorisme) ou pilotées par des dispositions internes inconscientes (comme en psychanalyse ou dans certaines conceptions sociologiques). Dans la TSC, le fonctionnement psychologique est analysé à travers une causalité réciproque triple, à travers un modèle dit « triadique ». Trois séries de facteurs entrent en interaction deux à deux. Les facteurs internes à la personne (P) concernent les évènements vécus aux plans cognitif, affectif, biologique et leurs perceptions par le sujet ; en particulier les perceptions personnelles d’efficacité (ou de compétence), les buts cognitifs, le type d’analyse et les réactions affectives vis-à-vis de soi-même.
Les déterminants du comportement (C) décrivent les patterns d’action effectivement réalisées et les schémas comportementaux. Les propriétés de l’environnement social et organisationnel, les contraintes qu’il impose, les stimulations qu’il offre et les réactions qu’il entraîne aux comportements représentent le déterminant environnemental (E).
Pour bien comprendre le fonctionnement global analysé par la TSC dans le cadre du modèle triadique, il est indispensable de considérer les trois séries de déterminants comme étant en interaction permanente dans des importances respectives variables et contingentes. Dans ce système de causalité multiple, les interactions réciproques sont à géométrie variable. La contribution spécifique de chacun des facteurs d’influence dépendra des activités en cours, des circonstances situationnelles et des contraintes socioculturelles. Il n’y a pas d’effet monolithique de l’environnement, mais des influences différenciées des facteurs environnementaux, comportementaux et personnels-cognitifs selon la situation. La notion même d’environnement peut ainsi être spécifiée selon qu’il s’agit d’environnement imposé, choisi ou construit (1999, p. 156). GIF - 11.7 ko L’environnement imposé recouvre des circonstances sur lesquelles les sujets ont peu, ou aucune prise, comme une grève de transports en commun, un licenciement ou le climat du jour. L’environnement choisi dépend de la décision prise par le sujet devant une variété d’options possibles, comme le choix d’un métier, d’une formation parmi d’autres, ou encore la participation à une activité associative ou culturelle. Enfin, l’environnement construit ne pré-existe pas à l’action humaine, même si certaines potentialités de celui-ci sont déjà inscrites dans le tissu des possibles ; par exemple, la modification de son lieu de vie, la création d’une entreprise…. Les sujets sociaux ne font pas que subir des environnements : ils peuvent aussi les modifier, les détruire, les créer. Et les transformations qu’ils arrivent (ou non) à appliquer à leurs environnements vont, à leur tour, les modifier eux-mêmes sur le plan personnel.
- La relation PC “ personne-comportement ” (1) (2) [...]
- La relation EP « environnement – personne » (3) (4) [...]
- La relation E - C « environnement-comportement » (5), (6)

L’individuel et le social dans la théorie sociocognitive

La réciprocité, dans le modèle triadique, ne signifie pas l’équivalence des forces des différents facteurs. Leurs influences respectives vont jouer de façon variable, en fonction des circonstances et des activités du sujet. Les influences respectives des facteurs directement imputables à l’individu ou à l’environnement social, qui font l’objet de débats depuis que les sciences sociales existent – et même avant – sont ici traitées de façon indissociable, dans une perspective proche des traditions de la psychologie matérialiste, de Wallon à Vygotsky. L’individu, être social, n’est pas comme Robinson sur son île : il naît dans un milieu social donné, vit en symbiose quasi permanente avec son environnement social, interagit avec de multiples autres dans des systèmes d’action collectifs variés, en vue de finalités sociales plus ou moins partagées. Son agentivité (agency) ou capacité d’intervention sur les autres et le monde est à la fois d’essence et de texture sociale, et médiatisée par un système cognitif de conceptions qui ressort d’un soi authentiquement singulier.

L’adaptation et le changement humain, dit Bandura (1997), sont « enracinés dans des systèmes sociaux ». Les sujets sont donc à la fois les produits et les producteurs de la structure sociale, qui est elle-même vue comme à la fois un produit et une cause de l’action individuelle. Dans cette perspective, comme aurait pu le dire Wallon, « scinder l’homme de la société, c’est lui décortiquer le cerveau ”, ou encore, “ l’homme est social, génétiquement ». Les contraintes structurales et les nécessités sociales prédéterminent un champ de possibles, mais elles n’ordonnent jamais, excepté dans les sociétés totalitaires, le comportement des gens. A l’intérieur du système de rôles pré-ordonnancé par la structure sociale, il reste des « possibilités de variations multiples dans l’interprétation, l’application, l’adoption, le détournement ou l’opposition active aux injonctions de l’environnement » (Bandura, 1997). Et l’empan de ces réactions possibles dépend de ce que Bandura appelle les « systèmes de soi », c’est-à-dire les médiations cognitives que le sujet, interprète actif des messages de son environnement et de ses propres réactions, introduit entre son comportement et l’environnement global (anticipations, attentes de résultats, fixation de buts, évaluations, etc.). Il n’y a donc pas de rupture ou de dichotomie entre un soi décontextualisé et une structure sociale désincarnée, mais des interactions dynamiques entre un soi porteur de dimensions sociales « par essence », et un environnement matérialisé par des sujets sociaux individuels porteurs de fonctions ou de rôles sociaux, ce qui laisse toute sa place, dans des conditions socio-historiques données, au jeu des interactions entre soi, son comportement et l’environnement global. La TSC s’inscrit ainsi en faux contre tout dualisme de l’individuel et du social, en adoptant ce que Bandura nomme une « perspective de causalité intégrée » dans laquelle « les influences sociales agissent à travers des processus de soi (« self-processes ») qui produisent des actes ».

Le soi est socialement constitué, mais en exerçant leur autoinfluence, les individus sont des contributeurs partiels de ce qu’ils deviennent et de ce qu’ils font (...) Dans la théorie de la détermination causale triadique, les déterminants sociostructurels et personnels sont traités comme des cofacteurs en interaction dans une structure causale unifiée. (Bandura, 1997)

La TSC rejette donc le dualisme de la personne et du social, au profit d’une conception de l’ « interactivité dynamique » des facteurs sociaux et des facteurs individuels, dans une perspective « intégrée » grâce à laquelle les influences socioculturelles fonctionnent à travers des mécanismes d’ordre psychologique pour produire des effets comportementaux (Bandura, 1999). Par exemple, explique Bandura, le statut socio-économique des parents n’agit pas mécaniquement sur le parcours scolaire des enfants. C’est à travers des « processus de soi » comme les représentations d’avenir, le niveau d’attentes ou le sentiment d’auto-efficacité que transitent les influences positives ou négatives du statut économique « conféré » pour déboucher sur des comportements de retrait ou de proactivité vis-à-vis de l’institution scolaire. Même si l’on sait, dans ce cas de figure, à quel point l’origine sociodémographique pèse dans l’équation finale, cette conception laisse, en conformité avec les observations des sociologues actuels (Dubar, Dubet, Charlot, Lahire), une marge d’espoir et de liberté d’action aux sujets sociaux, à travers le rôle qu’elle donne aux croyances, aspirations et convictions que les sujets se forment quant à leur avenir. Loin de nier l’impact de l’environnement socio-économique sur les conduites des sujets, la TSC explique « le cheminement des influences sociostructurelles à travers les processus familiaux et autorégulateurs », et décrypte le rôle de l’ « agentivité personnelle » à l’intérieur d’un « réseau large d’influences sociales » (Bandura, 1999).


Source :
Carré, P. (2003) La double dimension de l’apprentissage autodirigé : contribution à une théorie du sujet social apprenant, La revue canadienne pour l’étude de l’éducation des adultes, 17, 1 May/mai 2003 66-91


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