Se focaliser sur les aspects contrôlables de la vie permet de mieux supporter ceux qui sont incontrôlables (Bandura, 2003)

vendredi 7 mai 2010
par  Jean Heutte
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En cherchant à modifier leur environnement, les individus s’adaptent aux aspects qu’ils aiment et s’efforcent simultanément de changer ceux qu’ils estiment indésirables. En provoquant un changement social, ils doivent se changer eux-mêmes en développant les croyances et les compétences nécessaires, et gérer les émotions désagréables générées par l’opposition à leurs efforts.

Les personnes peuvent utiliser leur efficacité pour s’adapter à leur environnement ou pour le modifier. Certains théoriciens qualifient de contrôle primaire les efforts visant à changer la réalité existante, et de contrôle secondaire l’accommodation à celle-ci (Rothbaum, Weisz & Snyder, 1982). Le contrôle secondaire comprend deux aspects, l’adaptation à la réalité et la réduction du malaise qu’elle produit. Il est certes utile d’établir une distinction entre l’adaptation personnelle et le changement social, mais ces deux éléments ne sont pas mutuellement exclusifs, et ils ne devraient pas être investis d’un statut différentiel, comme les termes primaire et secondaire semblent l’indiquer. Selon la vision dualiste, les personnes essaient d’abord de modifier l’environnement puis, si leurs efforts échouent, se résignent à s’y adapter. Weisz et ses collaborateurs comparent cette distinction à la théorie de Piaget (1970) du développement cognitif dans laquelle les déséquilibres cognitifs sont résolus par l’assimilation et l’accommodation. Par l’assimilation, les individus interprètent la réalité de façon à ce qu’elle s’accorde avec leurs croyances ; par l’accommodation, ils modifient leurs croyances pour les adapter à la réalité. Pour la conception dutaliste, les formes alternatives de contrôle sont investies de diverses valeurs et conséquences émotionnelles. Par le contrôle primaire, les gens apprécient les réussites satisfaisantes ; par le contrôle secondaire, ils essaient de faire du mieux qu’ils peuvent avec une réalité non modifiable et de réduire l’impact émotionnel négatif d’échecs humiliants.

La distinction classique entre contrôle primaire et contrôle secondaire n’est pas exempte de difficultés. La représentation du contrôle adaptatif est limitée, les conséquences émotionnelles de l’adaptation et du changement social sont présentées de manière incomplète, et l’analogie piagétienne est inadaptée. Dans les deux formes d’ajustement cognitif, les individus essaient de s’adapter à une réalité problématique à leurs yeux soit en la réanalysant soit en modifiant leurs conceptions pour s’y accorder. Dans aucun de ces cas, ils ne modifient l’environnement physique ou social lui-même. À l’inverse, par le contrôle primaire, les gens modifient réellement les caractéristiques de l’environnement plutôt qu’ils ne le voient simplement différemment. Il y a une grande différence entre le changement intrapsychique et le changement social.

L’adaptation n’est pas nécessairement subalterne ni le changement environnemental prééminent. La conception du contrôle secondaire postule que l’accommodation à la réalité est une forme de soumission consécutive à un échec. Mais la soumission n’est qu’une forme parmi d’autres de l’adaptation. De nombreux efforts faits pour assumer la fonction et les exigences qu’imposent les objectifs de l’existence sont motivés par l’espoir et récompensés par une amélioration des compétences et par la satisfaction du travail bien fait. L’adaptation n’est pas une stratégie de repli consolateur lorsqu’elle est mise au service de l’autodéveloppement. L’adaptation à la réalité et la modification de l’environnement nécessitent toutes deux des compétences et une certaine efficacité autorégulatrice pour parvenir au succès. Si quelqu’un possède les compétences permettant de répondre aux exigences de son environnement, l’adaptation s’avère essentiellement un processus permettant à l’individu d’exercer ses capacités. Mais si la personne n’a ni les connaissances ni les compétences nécessaires, par exemple si elle doit assumer un nouveau rôle professionnel, l’adaptation consiste alors en un processus long et complexe d’autodéveloppement. L’adaptation efficace à la réalité requiert de contrôler les exigences de cette réalité plutôt que d’abdiquer le contrôle. Par exemple, l’adaptation des pilotes d’avion aux programmes que leur impose leur fonction, en termes d’itinéraire et de durée, nécessite un contrôle vigilant. Ainsi, les adaptations requérant la maîtrise de nouvelles compétences favorisent l’autodéveloppement, et la réussite dans une fonction procure un sentiment d’accomplissement personnel. En effet, plus l’intérêt et les compétences d’une personne coïncident avec ceux de spécialistes d’une profession, plus elle est satisfaite de l’orientation qu’elle a prise (Holland, 1985). De plus, parallèlement au fait que l’adaptation ne se limite pas à une soumission résignée, il s’avère que les modifications de l’environnement ne constituent, pas toujours des réussites satisfaisantes. Opérer des changements en se trompant sur les effets que cela entraîne peut créer plus de problèmes et de souffrance que la situation qu’ils étaient censés améliorer. D’ailleurs. même les changements sociaux bénéfiques ne sont pas exempts de problèmes.

On peut établir une distinction entre le contrôle sur les exigences qu’impose la réalité et le contrôle sur l’impact émotionnel de celle-ci. Mais il s’agit d’une différence concernant ce qui est contrôlé, non entre l’adaptation personnelle et le changement social. Les efforts de changement social nécessitent une haute efficacité pour gérer des émotions perturbatrices, car les voies permettant de modifier l’environnement sont habituellement jonchées de barrières institutionnelles, de résistances sociales liées aux droits acquis, et même de menaces et de sanctions coercitives. Ceux qui s’efforcent de façonner la réalité future doivent assumer plus de stress personnel - causé par l’opposition de la société à leurs efforts de changement - que ceux qui cherchent à s’adapter à la réalité. Les réformateurs sociaux doivent lutter pour vaincre leurs frustrations, craintes, incertitudes, doutes d’eux-mêmes et désespoir, afin d’aller de l’avant malgré les obstacles et les résistances sociales. On ne peut pas dire que ces personnes modifient sereinement leur environnement avec des déceptions occasionnelles, et que ceux qui s’adaptent gèrent activement leur stress personnel en s’ajustant au monde qui les entoure. De plus, les gens doivent agir ensemble pour accomplir la plupart des formes de changement social, plutôt que de chercher à le faire par eux-mêmes. Les résultats ultimes des tentatives de changement social demeurant hautement incertains, il est facile de convaincre les gens de l’inutilité d’efforts supplémentaires. Bien que l’adaptation personnelle et le changement social impliquent de nombreux processus communs, modifier l’environnement établi requiert des formes additionnelles d’efficacité personnelle.

Une part importante du contrôle secondaire consiste à influencer sa propre pensée pour réduire le caractère désagréable des situations perçues comme très difficilement modifiables. Les stratégies cognitives destinées à gérer le stress prennent diverses formes (Pearlin & Schooler, 1978). Elles peuvent impliquer la réduction des aspirations et des attentes, l’accommodation avec la réalité existante en y trouvant quelque chose de positif, la comparaison positive de sa propre situation avec celle des autres, l’interprétation de la vie quotidienne actuelle comme une amélioration par rapport au passé ou comme préalable d’un futur meilleur, la réorganisation des priorités ou encore le maintien d’une foi optimiste en son avenir. L’autorégulation d’émotions déplaisantes n’est pas limitée aux évaluations positives d’une triste réalité ou au refuge dans des activités de fuite. La vie présentant de multiples facettes certains aspects de l’existence sont personnellement contrôlables, même dans les pires conditions. Le contrôle comportemental des événements qui affectent la vie de l’individu est un puissant moyen de réguler les états émotionnels. Faire advenir des changements valorisés apporte des satisfactions, réduire les problèmes diminue le stress et le désespoir. Se focaliser sur les aspects contrôlables de la vie permet de mieux supporter ceux qui sont incontrôlables.

La relation entre les individus et leur environnement social est réciproquement déterministe, ils se créent l’un l’autre (Bandura, 1986 a). Les relations humaines produisent des niveaux changeants de réciprocité et d’équilibre de pouvoir. Si les individus se plient aux exigences de leur environnement, ils abandonnent le pouvoir aux autorités et rendent ainsi l’environnement institutionnel plus puissant. Qui ne dit mot consent. Pour paraphraser Edmund Burke, la seule chose nécessaire aux tyrans pour triompher est que les gens bien ne fassent rien. L’adaptation impliquant une influence réciproque plutôt que la seule accommodation de l’individu à un environnement autonome, même les gens soumis modifient leur environnement, quoiqu’ils n’aient pas clairement l’intention de le faire. De plus, il n’existe pas deux individus qui, s’adaptant au même environnement objectif, le font exactement de la même manière. Ils peuvent s’adapter à contrecœur, de manière apathique, avec plaisir, passionnément. Des styles différents d’adaptation produisent des environnements différents.

En bref, le fonctionnement humain n’est pas simplement divisé entre le fait de changer l’environnement et celui de se changer soi-même, et le changement personnel n’est pas nécessairement une attitude de repli consécutive à un échec de changement social. Les gens ne peuvent pas être dichotomisés uniquement en conformistes et réformistes, parce que l’environnement présente de multiples facettes plutôt qu’une masse uniforme. En cherchant à modifier leur environnement, les individus s’adaptent aux aspects qu’ils aiment et s’efforcent simultanément de changer ceux qu’ils estiment indésirables. En provoquant un changement social, ils doivent se changer eux-mêmes en développant les croyances et les compétences nécessaires, et gérer les émotions désagréables générées par l’opposition à leurs efforts. L’adaptation et le changement humains sont donc mieux expliqués par l’interaction dynamique de différentes stratégies de coping que par une typologie de ces stratégies qui associent tel type à tel résultat adaptatif. L’approche catégorisante produit des typologies variées et des débats pour savoir quelle est la meilleure.


Source :
Bandura, A. (2003). Contrôle primaire versus contrôle secondaire (p50), Auto-efficacité : le sentiment d’efficacité personnelle. De Boeck Université


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