La rentabilité de l’éducation (Orivel, 2005)

 novembre 2005
par  Jean Heutte
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La rentabilité individuelle

Il existe plusieurs centaines d’études qui ont mesuré la rentabilité individuelle de l’éducation. De ce fait, un corpus de résultats solides convergent vers un ensemble de conclusions que l’on peut résumer de la manière suivante :
- Le taux de rentabilité de l’éducation est effectivement élevé : plus de 90% des taux de rendement calculés dépassent 10% par an, soit au-delà des normes de rentabilité recherchées pour tout investissement.
- Le taux de rentabilité est d’autant plus élevé que le pays est peu développé, en raison du fait que la loi des rendements décroissants ne s’y exerce que faiblement. Il peut attendre jusqu’à 40% dans certains pays.
- Dans les pays les moins développés, la rentabilité de l’éducation primaire est beaucoup plus forte que celle des niveaux secondaire et supérieur. Ce résultat milite pour une priorité forte à donner en faveur de ce niveau, ce qui a été reconnu dans l’objectif d’éducation pour tous mis en avant par les Nations Unies et l’ensemble de la communauté internationale depuis l’an 2000.

- La rentabilité privée, c’est-à-dire au bénéfice de la personne qui reçoit l’éducation, est plus forte que la rentabilité sociale, qui se place du point de vue de la collectivité. Cet écart résulte du fait que la plus grande partie des coûts est prise en charge collectivement, alors que la répartition des bénéfices est plus favorable aux individus. Ce résultat montre que sur le plan strict des principes de rationalité économique, une plus grande contribution des familles serait justifiée.

- Dans les pays développés, on a observé dans les années 80 une tendance à la baisse des taux de rendement, notamment au niveau supérieur. On pouvait conclure que la demande de capital humain atteignait son point de saturation. Ce mouvement de baisse s’est arrêté, et pour certains types de formation, notamment les filières d’excellence, il est reparti à la hausse. Cela est dû au fait que dans les pays les plus avancés, la croissance est conditionnée par leur capacité à se maintenir au plus près de la frontière technologique. Ce maintien est clairement lié aux politiques de soutien à la recherche fondamentale et appliquée, qui dépend elle-même de la qualité et du dynamisme des systèmes d’enseignement supérieur.

La rentabilité macro-économique

Beaucoup d’économistes, et pas seulement ceux qui se considèrent comme des spécialistes de l’économie de l’éducation, ont tenté de mesurer l’impact de l’éducation sur la croissance économique. Le pionnier d’entre eux, Denison4, a mené des recherches empiriques dans les années 60 qui montraient que la croissance américaine durant les 30 années qui ont précédé était due largement à l’amélioration du niveau d’éducation de la population active. Toutefois, les mêmes études sur des pays européens ne mirent pas en évidence un impact similaire. En réalité, l’analyse empirique se heurte ici à un problème de mesure du capital humain. Au niveau individuel, on compare des individus entre eux (niveaux d’éducation et revenus), mais au niveau macroéconomique, il faut intégrer dans le modèle des facteurs de production agrégés qui ne possèdent pas une unité de mesure homogène. Si l’on mesure l’éducation par ses coûts, on fait l’impasse sur l’efficience des systèmes éducatifs à produire du capital humain pour un budget donné.
Au cours des années 90, plusieurs auteurs ont repris l’analyse de la contribution de l’éducation à la croissance avec des modèles théoriques plutôt séduisants, mais ils se sont heurtés de la même façon à la difficulté de mesure du capital humain pour tester de façon empirique la validité de leurs hypothèses. Il n’en reste pas moins vrai qu’aucun pays n’a connu de croissance économique soutenue et n’est sorti du sous-développement sans un effort massif en faveur de l’éducation. Les seules exceptions à la règle sont les pays exportateurs de pétrole qui ont pu se développer avec l’exploitation d’une rente, mais non à travers un processus d’augmentation de la productivité du travail. Ce type de croissance économique ne peut que rester exceptionnel. Une étude sur le Brésil a montré que le processus de décollage économique, dans un Etat donné du pays, se déclenchait lorsque le niveau moyen d’éducation de la population active atteignait quatre années de fréquentation scolaire. Dans la plupart des pays d’Afrique sub-saharienne, la valeur de cet indicateur n’a pas atteint ce seuil, ce qui peut expliquer leur retard de croissance.

Les effets non marchands de l’éducation

Le processus de développement d’un pays ne se limite pas à la croissance de son PIB. Il s’agit aussi d’un processus de développement humain, durable et soutenable. Le développement humain est multidimensionnel ; il intègre entre autres les questions de santé, de bien-être, de respect de l’environnement, d’élimination de la pauvreté, de répartition plus juste des revenus, de démocratie, de respect des minorités. Il intègre aussi, naturellement, la question de l’éducation des personnes. L’éducation est donc à la fois cause et conséquence du processus de développement, et en même temps, elle constitue un facteur d’amélioration de ses autres dimensions. Parmi les effets les plus spectaculaires de l’éducation dans ces domaines, il faut mentionner son rôle dans la maîtrise de l’évolution démographique et dans celui de la réduction de la mortalité infantile, deux problèmes clefs que doivent résoudre les pays les moins avancés. En effet, on a pu observer de façon répétée que l’éducation des filles avait un fort impact sur leur fécondité future, et ralentissait de façon significative la forte croissance démographique que connaissent de nombreux pays, croissance démographique qui constitue en soi un obstacle sérieux à la réussite du processus de croissance et de développement. En ce qui concerne la mortalité infantile, on a également pu mettre en évidence l’ampleur de l’impact de l’éducation des filles, qui peut se traduire par une baisse de moitié par comparaison avec les filles n’ayant pas fréquenté l’école. Or il a été démontré que c’est la réduction de la mortalité infantile qui avait le plus fort impact sur l’allongement de l’espérance de vie des populations.


Source : Orivel, F. Les économistes et l’éducation, Iredu/CNRS Université de Bourgogne (Mars 2005) http://www.u-bourgogne.fr/upload/si...


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