Savez-vous seulement quelle différence il y a entre un psychotique et un névrosé ? (Desproges, 1988)

vendredi 18 avril 2008
par  Jean Heutte
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Un psychotique, c’est quelqu’un qui croit dur comme fer que 2 et 2 font 5, et qui en est pleinement satisfait.

Un névrosé, c’est quelqu’un qui sait pertinemment que 2 et 2 font 4, et ça le rend malade !

Je ne suis pas à proprement parler ce qu’on appelle un maniaque.

Simplement j’aime que tout brille et que tout soit bien rangé.
Quand je rentre à la maison, la première chose que je fais, c’est de me servir du thé. Je me verse moi-même le thé, bien au milieu du bol. Le sucre doit être vertical. Sinon, c’est le bordel.
Ensuite je range le bureau, le chien, les gosses et j’astique le zèbre. J’ai toujours eu des zèbres. J’aime beaucoup les zèbres, les rayures sont bien parallèles.

J’aime que les choses soient parallèles. Je n’apprécie rien tant que cet instant, trop éphémère, hélas, où ma montre à quartz indique 11 h 11.
Parfois j’ai un orgasme jusqu’à 11 h 12.
J’aime que l’on soit à l’heure. Je dois dire que ce soir vous m’avez déçu. Mon ami, le regretté ministre Robert Boulin, et moi-même avions en commun cette obsession de la ponctualité.
Je l’entends encore : " Je suis dans les temps, je suis dans les temps... "

Chaque samedi soir, à 22 h 15 précises, je range ma femme dans le lit et je la fais reluire jusqu’à la demie.
Hélas, notre harmonie n’est pas parfaite : c’est une femme qui ne parvient pas toujours à garder les jambes bien parallèles.
Ludiquement parlant, ça me désoblige.
Elle est bordélique, pour tout dire. Notre dernier pique-nique s’est très mal terminé. Elle voulait rentrer sans avoir rangé la clairière, ni plié les papiers gras, ni même ma tante Emma, qui est paraplégique, et qui par conséquent ne peut se plier toute seule.
J’avais beau la supplier : " Suzanne, ne pars pas encore. "

Ne me quitte pas.
Il faut tout plier.
Tout peut se plier.
Tu t’enfuis déjà...

Que voulez-vous, j’aime l’ordre. C’est un besoin de clarifier les choses dans ma pauvre tête de perturbé congénital.
Pensez : je suis dyslexique : je confonds les " t " et les " f ". C’est chianf.
En plus, je suis gaucher contrariant. C’est plus fort que moi, il faut que j’emmerde les droitiers.
Et ce ne sont là que les moindres de mes tares.
Il y a plus grave.

(Il chuchote.) Je suis névrosé et psychotique. Ce sont deux désordres extrêmement perturbants quand ils cohabitent, pour reprendre le cri d’amour du crapaud.
Savez-vous seulement quelle différence il y a entre un psychotique et un névrosé ?
Un psychotique, c’est quelqu’un qui croit dur comme fer que 2 et 2 font 5, et qui en est pleinement satisfait.
Un névrosé, c’est quelqu’un qui sait pertinemment que 2 et 2 font 4, et ça le rend malade.
Eh bien moi, qui suis à la fois psychotique et névrosé, je suis tour à tour très content que 2 et 2 fassent 4, ou déçu, terriblement déçu, que 2 et 2 fassent 5. Un jour je me réjouis que les quadrilatères aient quatre côtés, le lendemain je me désole à l’idée que les triangles n’en ont que deux.

J’en ai parlé à mon psy.
Il m’a conseillé de tenter une expérience de thérapie de groupe.
Au départ, je n’étais pas très chaud. D’abord, je trouve ce genre d’exhibitions publiques tout à fait impudiques. Je suis un garçon très pudique.
C’est une qualité que je partage avec mon ami Michel Droit. Un homme qui ne va jamais aux toilettes sans éteindre la lumière... Quelquefois, il s’essuie la figure, et les gens disent qu’il a mauvaise haleine. Mais ce sont des mauvaises langues.
Et puis, c’est cher, les thérapies de groupe. Or, mon argent aussi, j’aime qu’il soit bien rangé. On évalue ma fortune actuelle à 1 111 111 francs, c’est un bon chiffre, et je m’y tiendrai, aussi vrai que 2 et 2 font... (l’air désespéré)... 4.
Alors bon, mon psy m’a dit : " Mais non, pauvre enculé (nous sommes très liés), mais non, ça ne te coûtera rien. Au contraire. Pour la thérapie de groupe, donne-toi en spectacle. C’est toi qui seras payé. "

C’est pourquoi, Mesdames et Messieurs, je vous ai priés de venir tous ici ce soir pour me regarder faire mon intéressant.

Bonsoir.


Desproges, P. (1988) Textes de scène, Seuil.

Pierre Desproges, né le 9 mai 1939 à Pantin, mort le 18 avril 1988 à Paris http://www.desproges.fr/


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