Homo sapiens retiolus ? Plaidoyer pour un néologisme... (Heutte, 2005)

... l’Homme qui « pense en réseau ».
 août 2005
par  Jean Heutte
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Le cyberespace : nouvelle l’odyssée de l’espèce ?

Dupuy (1999) rapporte la boutade de Duesenberry selon laquelle « L’économie n’est pas autre chose que l’étude de la façon dont les gens font des choix ; la sociologie n’est rien d’autre que l’étude de la façon dont ils s’arrangent pour ne pas avoir de choix à faire ». Dupuy appuie cette caricature en citant Elster (1988) « Une des lignes de clivage les plus tenaces à l’intérieur du domaine des sciences sociales est celle qui oppose deux formes de pensée que l’on associe respectivement aux noms d’Adam Smith et d’Emile Durkheim : c’est l’opposition entre Homo œconomicus et Homo sociologicus. ».

Godbout, quant à lui, propose un véritable paradigme alternatif. Dans Le Don, la dette et l’identité, Homo donator vs. Homo œconomicus (2000), il affirme que si les réseaux fonctionnent bien, cette dette est positive, elle n’engendre pas angoisse et aliénation, mais confiance et désir de loyauté. Poursuivant la question de Thaler, nous nous interrogeons : « Peut-on élaborer des modèles économiques à partir d’un homo œconomicus moins rationnel et plus émotionnel, autrement dit à partir de l’homo sapiens. » (Thaler, 2000), tout en gardant à l’esprit la part croissante de l’immatériel dans l’économie (qui repose sur le savoir et la connaissance), l’importance de la création collective de valeur dans le pilotage de l’innovation (qui repose sur des réseaux humains/réseaux de confiance) et les opportunités nouvelles liées à l’omniprésence des réseaux numériques (Internet, intranet et extranet) ?  

La possibilité pour le sujet social apprenant, si cher à Dumazedier, d’être via les réseaux numériques pratiquement en permanence en contact avec des ressources (souvent elles aussi numériques) et un réseau humain formel ou informel potentiellement co-constructeur de connaissances, cette possibilité pourrait-elle être le point de départ d’une nouvelle étape dans l’odyssée de l’espèce  [1] ou tout du moins un objet d’étude ?

Autrement dit,

la capacité d'un hominidé

à utiliser de façon raisonnée

toutes les technologies qui sont à sa disposition,

notamment, de créer de la valeur

(information, connaissance et/ou savoir),

en interaction avec des réseaux de pairs et d’experts,

via les réseaux numériques

définit-elle un nouvel Homo

que par commodité nous pourrions provisoirement appeler

Homo sapiens retiolus

Afin de faciliter la suite de notre réflexion, nous proposons temporairement de l’admettre sans chercher à en prouver la consistance [2]. Reprenant à notre compte la formule d’Alain Dubus (1978) « un concept sans nom est une valise sans poignée », ainsi, nous en profiterons pour alléger nos propos à venir [3]…


Sources :

DUBUS A. (1978). Verbalisation des conduites stratégiques. Mémoire DEA Lille 1-Lille3

DUPUIS J. - P. (1999). Introduction aux sciences sociales, Ellipses.

GODBOUT J. - T. (1992). L’esprit du don., La Découverte, Paris.

GODBOUT J. - T. (2000). Le Don, la dette et l’identité : Homo donator vs. Homo œconomicus, La Découverte, Paris.

HEUTTE J. (2005). Statut de la connaissance dans les organisations apprenantes : tentative de description d’un écosystème favorable au développement de l’espèce Homo sapiens retiolus à l’occasion de la journée d’étude Organisation des Connaissances organisée par l’Université Paris VIII (Paris, janvier 2005)

THALER R. (2000) Homo oeconomicus, sociologicus...ou sapiens ?, L’avenir incertain de l’homo œconomicus, Problèmes économiques n°2.670, 21 juin 2000.


[1] Clin d’œil au film réalisé en 2003 par Jacques Malaterre, sous les conseils scientifiques du paléontologue Pr. Yves Coppens

[2] "Retiolus" : Faisant référence aux travaux de l’historien des techniques André Guillerme, Mignotte (2004) indique que « le mot réseau se construit au travers une longue filiation venant, d’une part des termes en vieux français de résel (12ème s.), réseuil (15ème s.) et réseul (16ème s.) (voir le mot actuel résille), désignant une sorte de rets, de filet, dont les femmes, à la Renaissance, se coiffaient ou disposaient par-dessus leur chemise en guise de soutien-gorge, et d’autre part du latin "retiolus", diminutif de "retis", "petit filet", terme technique et populaire à la fois, mais mal fixé, peut-être emprunté au toscan. Le filet de l’Antiquité est quant à lui composé de fils régulièrement entrelacés, et servait à capturer certains animaux. (…). On signalera également que le terme rets vient de l’indo-européen ere, qui signifie séparé, qui a des intervalles, alors que l’allemand Netz et l’anglais Net, viennent de ned : le noeud. Cette particularité sémantique révèle, d’emblée, tout le paradoxe d’un réseau inscrit dans la problématique duale "distance – différence", écartelé entre le connu et l’inconnu, entre un "ici", du "plein" et un "ailleurs", du "vide".

[3] Mise à jour...
L’Homo sapiens retiolus, entrevue avec Pierre-Julien Guay, Réseau TIC (épisode n° 34), une baladodiffusion de La Vitrine Technologie-Éducation (Montréal (Québec), novembre 2009)


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