Vouloir échapper aux conséquences de ses actes : infantilisme et victimisation... (Bruckner, 1995)

 février 2010
par  Jean Heutte
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J’appelle innocence cette maladie de l’individualisme qui consiste à vouloir échapper aux conséquences de ses actes, cette tentative de jouir des bénéfices de là liberté sans souffrir aucun de ses inconvénients. Elle s’épanouit dans deux directions, l’infantilisme et la victimisation, deux manières de fuir la difficulté d’être, deux stratégies de l’irresponsabilité bienheureuse. Dans la première, innocence doit se comprendre comme parodie de l’insouciance et de l’ignorance des jeunes années ; elle culmine dans la figure de l’immature perpétuel. Dans la seconde, elle est synonyme d’angélisme, signifie l’absence de culpabilité, l’incapacité à commettre le mal et s’incarne dans la figure du martyr autoproclamé.

Qu’est-ce que l’infantilisme ? Non pas seulement le besoin de protection, en soi légitime, mais le transfert au sein de l’âge adulte des attributs et des privilèges de l’enfant. Puisque ce dernier en Occident est depuis un siècle notre nouvelle idole, notre petit dieu domestique, celui à qui tout est permis sans contrepartie, il forme - du moins dans notre fantasme - ce modèle d’humanité que nous voudrions reproduire à toutes les étapes de la vie. L’infantilisme combine donc une demande de sécurité avec une avidité sans bornes, manifeste le souhait d’être pris en charge sans se voir soumis à la moindre obligation. S’il est aussi prégnant, s’il imprime sur l’ensemble de nos vies sa tonalité particulière, c’est qu’il dispose dans nos sociétés de deux alliés objectifs qui l’alimentent et le sécrètent continuellement, le consumérisme et le divertissement, fondés l’un et l’autre sur le principe de la surprise permanente et de la satisfaction illimitée. Le mot d’ordre de cette « infantophilie » (qu’on ne doit pas confondre avec un souci réel de l’enfance) pourrait se résumer à cette formule : tu ne renonceras à rien !

Quant à la victimisation, elle est ce penchant du citoyen choyé du « paradis » capitaliste à se penser sur le modèle des peuples persécutés, surtout à une époque où la crise sape notre confiance dans les bienfaits du système. Dans un livre consacré à la mauvaise conscience occidentale, j’avais autrefois défini le tiers-mondisme comme J’attribution de tous les maux des jeunes nations du Sud aux anciennes métropoles coloniales. Pour que le tiers-monde soit innocent, il fallait que l’Occident fût absolument fautif, transformé en ennemi du genre humain’. Et certains Occidentaux, surtout à gauche, aimaient à se flageller, éprouvant une jouissance particulière à se décrire comme les pires. Depuis lors le tiers-mondisme en tant que mouvement politique a décliné : comment prévoir qu’il ressusciterait chez nous à titre de mentalité et se propagerait avec une telle vitesse dans les classes moyennes ? Personne ne veut plus être tenu pour responsable, chacun aspire à passer pour un malheureux, même s’il ne traverse aucune épreuve particulière.
Et ce qui vaut pour la personne privée vaut pour les minorités, les pays, partout ailleurs dans le monde. Des siècles durant les hommes se sont battus pour l’élargissement de l’idée d’humanité, afin d’inclure dans la grande famille commune les races, les ethnies, les catégories pourchassées ou réduites en servitude : Indiens, Noirs, Juifs, femmes, enfants, etc. Cette accession à la dignité de populations méprisées ou assujetties est loin d’être achevée ; peut-être ne le sera-t-elle jamais. Mais parallèlement à cet immense travail de civilisation, si la civilisation est bien la constitution progressive du genre humain en un tout, se met en place un processus fondé sur la division et la fragmentation : des groupes entiers, des nations même revendiquent désormais, au nom de leur infortune, un traitement particulier. Rien de comparable, ni dans les causes ni dans les effets, entre les gémissements du grand adulte puéril des pays riches, l’hystérie misérabiliste de certaines associations (féministes ou machistes), la stratégie meurtrière d’États ou de groupes terroristes (conmme la Serbie ou les islamistes) qui brandissent l’oriflamme du martyr pour assassiner en toute impunité et assouvir leur volonté de puissance. Tous à leur niveau, cependant, se considèrent comme des victimes à qui l’on doit réparation, des exceptions marquées du stigmate miraculeux de la souffrance.

L’infantilisme et la victimisation, s’ils se recoupent parfois, ne se confondent pas. Ils se distinguent l’un de l’autre comme le léger se distingue du grave, l’insignifiant du sérieux. Ils consacrent néanmoins ce paradoxe de l’individu contemporain soucieux jusqu’à l’excès de son indépendance mais qui réclame en même temps soin et assistance, qui entend combiner la double figure du dissident et du poupon, parler le double langage du non-conformisme et de la demande insatiable. Et de même que l’enfant, de par sa faible constitution, dispose de droits qu’il perdra en grandissant, la victime, de par sa détresse, mérite réconfort et compensation. Jouer à l’enfant quand on est adulte, au misérable quand on est prospère, c’est dans les deux cas chercher des avantages immérités, placer les autres en état de débiteurs à son égard. Faut-il ajouter que ces deux pathologies de la modernité ne sont en rien des fatalités mais des tendances et qu’il est permis de rêver à d’autres modes d’êtres plus authentiques ? Mais la défaillance et la peur sont inhérentes à la liberté. L’individu occidental est par nature un être blessé qui paye le fol orgueil de vouloir être soi d’une essentielle précarité. Et nos sociétés, ayant aboli les secours de la tradition et relativisé les croyances, contraignent pour ainsi dire leurs membres à se réfugier, en cas d’adversité, dans les conduites magiques, les substituts faciles, la plainte récurrente.

Pourquoi est-il scandaleux de simuler l’infortune quand rien ne vous affecte ? C’est qu’on usurpe alors la place des vrais déshérités. Or ceux-ci ne demandent ni dérogations ni prérogatives, simplement le droit d’être des hommes et des femmes comme les autres. Là réside toute la différence. Les pseudo-désespérés veulent se distinguer, réclament des passe-droits pour ne pas être confondus avec l’humanité ordinaire ; les autres réclament justice pour devenir simplement humains. Ce pour quoi tant de criminels endossent la défroque du supplicié afin de perpétrer leurs forfaits en toute bonne conscience, d’être des salauds innocents.

Enfin cette exaltation du réprouvé dont nous savons depuis Nietzsche qu’elle est l’apanage du christianisme coupable à ses yeux d’avoir divinisé la victime, cette considération pour le faible qu’il nomme la morale des esclaves et que nous appelons l’humanisme peut dégénérer à son tour en perversion, quand elle se transforme en amour de l’indigence pour l’indigence dans l’idéologie caritative, en victimisation universelle où il n’y a que des affligés offerts à notre bon cœur, jamais de coupables.

En cette fin de siècle où les gouvernements des opprimés se sont pour la plupart transformés en régimes d’arbitraire et de terreur, une méfiance tenace plane sur les défavorisés soupçonnés à leur tour de vouloir se muer en bourreaux, de préparer leur revanche. La gauche historique (à distinguer des partis qui s’en réclament), héritière du message évangélique, a bien réussi à imposer à l’ensemble du monde politique le point de vue des désavantagés ; mais elle a trop souvent trébuché sur les lendemains de révolution, sur la transformation inéluctable de l’ancien exploité en nouvel exploiteur. Mouvements de libération, révoltes, jacqueries, luttes nationales, tous semblent voués au despotisme, à la reproduction de l’iniquité. À quoi bon s’insurger si c’est pour refaire pire ? Et le grand crime du communisme est d’avoir disqualifié pour longtemps le discours de la victime. Telle est la difficulté : comment continuer à venir en aide aux dominés sans céder à la confiscation de la parole victimaire par les imposteurs de toute sorte ?


Sources :
Bruckner, P. (1995) La Tentation de l’innocence, Grasset


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