La psychanalyse n’est pas une science... C’est un délire scientifique... C’est une pratique. (Lacan, 1978)

mercredi 1er octobre 2014
par  Jean Heutte
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[...] à l’époque du Diagnostical and Statistical Manuel of Mental Disorders V. Aux États-Unis, nombre des psychiatres déplorent la fausse scientificité des classifications proposées par ce manuel diagnostique, malgré le fait qu’il ait déjà été maintes fois revu. L’industrie pharmacologique, ainsi que la sécurité sociale et la santé privée, sont bien contentes, dans la pratique, de pouvoir compter sur une soi-disant langue commune. C’est du scientisme pragmatique. La question qui se pose sur la toile de fond de ce débat est celle du rapport entre le diagnostique et la science dans le sens absolu. Quel est le savoir qui fonde cette classification ? Celui issu de la théorie psychanalytique, fondé sur le rapport à la réalité de la castration ? Celui de la nouvelle psychiatrie organiciste, neuroscientifique et cognitive-comportementale ? Ou est-ce qu’il s’agit d’un savoir de convention, de la cérémonie purement e simplement ?

La querelle sur la scientificité du DSM-V touche à la question de la relativisation de la valeur du diagnostique dans la psychanalyse orientée par le réel de la jouissance et non pas par la fonction du Nom du Père. Pourquoi ne pas renier toute différence entre névrosés et psychotiques ? Pourquoi conserver encore aujourd’hui cette différence diagnostique dans le champ de la psychanalyse ? S’agit-il, purement et simplement, d’un héritage maudit de la psychiatrie autoritaire ? Ou, au contraire, est-ce un reste de notre ancien rapport à la science au sens absolu qui subsiste dans l’opération réduction du sujet classé comme névrotique, psychotique ou pervers ? J-A Miller (10/12/2008), dans son cours intitulé “Choses de finesse dans la psychanalyse”, déclare à propos de la valeur de la classification diagnostique que “la clinique n’est pas la psychanalyse.” Qu’est-ce que la clinique ? “La clinique, l’appel à la clinique, c’est une postulation de réaliste. C’est un exercice d’ordonnancement, de classification et d’objectivation — c’est comme un herbier, une clinique”. La perspective du sinthome, selon lui, est de nature à nous décoller de la clinique. La Convention d’Antibes (1999) avait déjà obtenu un grand consensus autour de la perspective borroméenne dans la clinique.

Selon la perspective structurale, ce qui fait la fonction de métaphore de la jouissance dans la névrose, c’est le Nom du Père. Dans la psychose, il y a la forclusion du Nom du Père. Après la perspective continuiste adoptée par la clinique borroméenne, il vaut mieux réduire cette différence de structure entre la névrose et la psychose — assurée par la fonction supposée universelle du Nom du Père — au symptôme/ fantasme du névrosé. Pourtant, nous sommes à l’époque où la défense névrotique face au réel ne fait plus la norme. Elle a perdu son hégémonie dans la culture. Il faut donc admettre la pluralisation des symptômes. C’est une question de cohérence par rapport à cette nouvelle perspective continuiste : il faut accepter que, dans le réel, les sexes ne se réduisent pas à la paire homme/femme. Si nous prenons pour point de départ la jouissance et non le Nom du Père, il vaudrait mieux que la psychanalyse d’orientation lacanienne prenne la métaphore gay de l’arc en ciel dans le champ de la sexualité. Si nous oublions le fantasme de la nature, pourquoi ne pas dire adieu aussi aux écritures sacrées ?

Le rapport sexuel n’existe pas. Il n’y a pas, non plus, d’organisation instinctive naturelle chez l’homme. Cette évidence n’épate plus personne. La pulsion, selon Freud, est partielle. Elle se présente comme éparpillée par les différentes zones érogènes du corps. La pulsion dans sont but reste attachée à un objet qui est irreprésentable. Le phallus et son symbole, le Nom du Père, selon la lecture lacanienne, sont des semblants de l’objet perdu. Le déclin de l’imago paternelle dans la civilisation post-scientifique démontre que le Nom du Père n’est plus le semblant universel de la jouissance. La psychose, alors, ne se réduit pas à la forclusion de la dite métaphore. Dorénavant, on doit l’aborder en tenant compte de ce qui est à la place du Nom du Père et remplace sa fonction. C’est le moment de chercher l’invention singulière, le sinthome.

Du délaissement au réel de la jouissance

Si on adopte la perspective de la singularité du sinthome, la psychanalyse doitelle être placée au-delà même de la pluralisation des Noms du Père ? L’invention du sinthome par l’ex-sistant démontre que Freud (1895/1972) avait peut-être tort quand il affirmait que : “le délaissement est la source de tous les motifs moraux” (p. 381-511) ? Selon lui, l’homme, affecté d’une angoisse automatique dont la cause aurait été le traumatisme incurable de la naissance, avait besoin d’un père pour surmonter la prématurité infantile. La perspective du sinthome ne modifie-t-elle pas, radicalement, notre conception de l’homme ? Devant le réel de la jouissance, chaque ex-sistant n’est-il pas supposé capable d’inventer une solution inédite pour s’en défendre ? S’agit-il là d’une conception positive, non déficitaire, de l’être humain ? Dorénavant pourra-t-on “se passer du Nom de Père” sans plus avoir à nous soumettre à la “condition de savoir s’en servir” ? La perspective freudienne du délaissement était à la fois biologique — fondée sur la supposée prématurité biologique humaine — et psychanalytique, c’est à dire, fondée sur l’absence, chez l’homme, d’appareil instinctif pour répondre aux exigences de la vie. La racine de l’amour de l’autre était alors dans la dépendance absolue où sont plongés les enfants. C’est la raison pour laquelle il croyait que le père était le premier à être aimé dans ce monde. La différence entre les générations était perçue comme essentielle à la conservation de la vie et à la transmission de l’héritage de la civilisation. Pour symboliser la différence anatomique entre l’homme et la femme — étant donné que le rapport sexuel n’était pas écrit dans la nature humaine — il fallait passer pas les chemins obscurs de l’inconscient : les complexes de castration et de l’Œdipe. Ce que Lacan appelle discours sexuel est un fantasme lié aux effets de ces deux complexes. Ce sont des constructions signifiantes de la civilisation qui servent, comme il le disait à une certaine époque de son enseignement, à humaniser le désir. Le délaissement, chez Freud, est le fondement réel de l’angoisse de castration. Que signifie décrire les enfants comme étant impuissants ? Est-ce là une perception religieuse de la venue au monde envisagée comme chute du paradis ? Cette conception ne serait-elle pas fondée également sur la biologie scientifique de son époque ? Sans la théorie du délaissement, on peut se demander si la perception de la différence entre les corps diversement sexués doit, nécessairement éveiller — comme Freud a pu le concevoir — l’angoisse liée au traumatisme de la naissance sous la nouvelle forme de l’angoisse de castration. La réponse du sujet à la réalité de la castration expliquerait-elle notre destin en tant que névrosé ou psychotique ? Cette théorie freudienne est à la base de la différence entre la névrose et la psychose. Lacan l’a renouvelée par sa lecture structurale, puisqu’elle constitue le fondement du diagnostique en psychanalyse.

Si on prend la perspective borroméenne — que la défense soit psychotique où névrotique — ne porte-t-elle pas sur la réalité de la castration ? Quand Lacan (1975-1976/2005, p. 136) parle de la défense devant le réel de la jouissance — c’est-à-dire, la pulsion de mort — cela n’a plus aucun rapport avec le traumatisme de la castration ? Si le signifiant est la jouissance, et le phallus son signifié, comment séparer le réel de la jouissance signifiante et la réalité de la différence anatomique entre les sexes ? La perspective structurale ne serait-elle pas trop marquée par le fantasme de la nature ? Ne sommes-nous pas devant une idéologie scientifique dépassée, issue du dix-neuvième siècle, et qui pour cela doit être abandonnée ? Si c’est le cas, il faut vite la remplacer par une nouvelle métaphore du non rapport entre les sexes. Je reviens à ma question. Pourquoi ne pas nous référer a l’arc en ciel de la sexualité, à la place de la différence homme-femme ?

Le discours scientifique, l’idéologie et lien social

Nous sommes loin du moment où Lacan (1966, p. 876) nous appelait — en tant que sujets de la science psychanalytique — à ne pas abandonner notre rapport à la vérité comme cause. De la vérité comme cause, la science ne veut rien savoir. Par contre, l’originalité de la psychanalyse dans la science consiste à accentuer l’aspect de cause matérielle, la dimension du signifiant. Elle réintroduit dans la considération scientifique le Nom du Père, au lieu de condamner la science à une espèce de “paranoïa réussie”. La paranoïa réussie serait aussi une clôture de la science (p. 874). A cette époque Lacan (p. 857) s’opposait à la thèse de la soi-disant rupture de Freud avec le scientisme de son temps. Au contraire, c’est ce scientisme même qui a conduit Freud à ouvrir la voie qui porte son nom.

Beaucoup plus tard, Lacan (1968-1969/2006, p. 14) enseignait que “le plus essentiel dans la théorie psychanalytique est qu’elle est un discours sans parole”, la psychanalyse n’est pas une science, elle est un discours, c’est-à-dire, une idéologie. Tous les discours sont érigés sur l’arrière-fond d’un réel impossible à imaginer. La science n’est pas un discours parmi les quatre que Lacan a nommés. Selon Miller (1998/2003, p. 13), elle serait plutôt un anti-discours capable de faire vaciller tous les autres. Cependant, le discours de l’hystérie est sa condition de possibilité. Pas de science sans sujet de la science ! La science ne se réduit pas au discours scientifique, ni a l’idéologie scientiste en tant que tels. Sauf si on réduit la science à la croyance fantasmatique en la nature. La psychanalyse borroméenne exige peut-être de nous une nouvelle alliance avec la science. Laquelle ? A la place de la biologie naturaliste, est-ce que la biologie génétique — partant de la lettre (des gamètes) et se passant de toute représentation — arrivera (comme le souhaitait Lacan 1974/ 2011, p. 32) à fournir quelques données plus satisfaisantes à propos de la vie ? Quand on parle aujourd’hui du discours de la science, comment soutenir la thèse d’une séparation radicale, d’une vraie coupure épistémologique entre la science et l’idéologie ? Le réel de la science est impossible à imaginer, raison pour laquelle il ne se confond pas avec la réalité du sens commun. La valeur de l’imaginaire est essentiellement négative puisque — ainsi que le soulignait Gaston Bachelard — l’opinion, le bon sens, l’intérêt ne produisent pas de connaissance scientifique. C’est pourquoi Freud parlait des conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes. Il a constaté que l’inconscient ne connaît pas deux sexes. Il ne représente que le phallus. Il n’y a pas de représentation du sexe féminin. C’est la puberté qui ouvre l’accès à l’existence du vagin. C’est le moment – selon Piaget – où advient le sujet de la science. Quelle a été la position de Lacan (1962-1963/2004, p. 299-300) dans ce débat ? Il prétend qu’il ne s’agit, à ce moment là, que de l’entrée en fonction de l’objet a. Cela signifie l’entrée en fonction du manque, cause du désir. Nous verrons par la suite comment il relie la thématique de la castration au réel de la science. Il a distingué la science de l’idéologie. Pourtant, en ce qui concerne le savoir de la psychanalyse, il a énoncé plus tard qu’il s’agit d’un discours, d’une idéologie, d’un lien social, mais qui peut tout de même accéder au statut de science.

Bien que la vérité ne soit pas le réel, l’exceptionnalité absolue de ce savoir dans le champ de la science est liée au fait qu’on ne peut pas se débarrasser de la vérité. C’est peut-être la raison pour laquelle la psychanalyse est plutôt une pratique : “(…) c’est que la psychanalyse est à prendre au sérieux, bien que ce ne soit pas une science. Ce n’est même pas une science du tout. (…) C’est une pratique” (Lacan, 15/11/1977a, p. 9). Une pratique de bavardage parce que : “Après tout, il n’est pas sûr que ce que je dise du réel soit plus que de parler à tort et à travers” (Lacan, 1975-1976/2005, p. 133). Au sujet du rapport à la science, depuis le début de son enseignement, Lacan propose une position paradoxale quant à la pratique psychanalytique : “Dire que le sujet sur quoi nous opérons en psychanalyse ne peut être que le sujet de la science, peut passer par un paradoxe” (1966, p. 858). Quel paradoxe ? Malgré le fait que ce sujet soit un sujet sans qualités, comme tout objet de la science, le rapport du savoir psychanalytique à sont objet doit être distingué de celui de la science, parce que : “De notre position de sujet, nous sommes toujours responsables” (p. 858). Il nous assure qu’il n’y a pas de science de l’homme parce que l’homme de la science n’existe pas, mais seulement son sujet. C’est à dire, ce qu’un signifiant représente pour un autre signifiant. Le sujet n’est qu’une hypothèse : la “nature de la nature” dans la psychanalyse. C’est la raison pour laquelle, plus tard, lorsqu’il soulève la question : “La névrose est-elle naturelle ?”(15/11/1977a, p. 13), il répondra : “Elle n’est naturelle que pour autant que chez l’homme, y a un symbolique” (15/11/1977a, p. 13). Voici pourquoi le symbolique nous rend tous névrosés : “C’est en tant que le sujet est divisé entre le S1 et ce S2 qu’il se supporte, de sorte qu’on ne peut pas dire que ce soit un seul des signifiants qui le représente” (p. 13). Donc, à mon sens, la psychanalyse ne serait pas exclue du champ de la science parce que la dimension du “naturel” lui manque. La “nature de la nature” de l’homme est le fait qu’il n’y ait pas de rapport sexuel.

Je reviens au fait que, quand Lacan (1974/2011) introduit les quatre discours, le discours de la science n’est pas parmi les autres. Cela ne l’empêche pas de le rapprocher du discours de l’hystérie. Au lieu d’employer le mot psychanalyse, on parlera, dorénavant, de discours analytique : “C’est à la place du semblant que le discours analytique se caractérise de situer l’objet a” (p. 12). Socrate, “manifestement hystérique, ça veut dire, cliniquement. (...) a soutenu un discours qui n’est pas pour rien à l’origine du discours de la science” (Lacan, 30/03/1072a, p. 79). Il ajoute que la position de semblant n’est pas aisée pour qui que ce soit, mais : “Elle n’est pas tenable qu’au niveau du discours scientifique, (…) c’est que là, ce qui est porté à la position du commandement est quelque chose de tout à fait de l’ordre du réel, (…) c’est la Spaltung, c’est la fente, autrement dit, la façon dont je définis le sujet. Si ça tient, c’est parce que c’est le S barré qui est à la positionclef du discours scientifique” (1974/2011, pp. 218-219). Est-ce que la science est un discours hystérique, ou n’est-elle pas du tout un discours ? Comment mesurer la distance entre le discours hystérique — que met le $ à la place du semblant — et l’anti-discours de la science ?


Source :
dos Santos, C. T. (2014). La pratique psychanalytique et sa jouis-science, Rev. Latinoam. Psicopat. Fund., São Paulo, 17(2), 218-233, jun. 2014

http://www.scielo.br/pdf/rlpf/v17n2...


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