Bénéfices cachés de la psychanalyse (Van Railler, 2004)

vendredi 1er avril 2016
par  Jean Heutte
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Peut-on parler objectivement de la psychanalyse ? Pas plus que du catholicisme ou du socialisme. On ne peut en parler que de façon relativement objective. Pour approcher d’un degré appréciable d’objectivité, il faut bien s’informer, ne pas dissimuler des faits importants, ne pas se laisser aller à la haine... ni à la vénération (voir encadré ci-dessous).

Une ignorance étonnante

J’ai été psychanalyste dévot (de 1967 à 1973), puis psychanalyste sceptique (de 1974 à 1978) et enfin renégat (en 1979). Au début des années 80, je me suis formé aux thérapies comportementales et cognitives, que je pratique encore aujourd’hui avec beaucoup de satisfaction*. Je regrette que la France soit un des rares pays développés où ces thérapies sont peu pratiquées et souvent décriées a priori. Cette particularité résulte en grande partie de la mainmise des freudiens sur l’ensemble des rouages de la santé mentale. Il en résulte une ignorance étonnante des progrès de la psychologie scientifique. Pour beaucoup de journalistes, en dehors des pop-thérapies, il n’y a qu’une alternative : la psychanalyse ou bien les neurosciences et les médicaments. Ainsi, dans Le Monde du 27-12-1996, la présentation d’un livre de Grünbaum sur la psychanalyse concluait : « L’ironie mordante qui sourd à chaque page de ce livre érudit trahirait-elle le projet véritable de cette entreprise : l’éradication de la psychanalyse et du traitement mis au point par Freud, qui ne laisserait aux malades d’autre choix que les antidépresseurs ? » Hallucinant !

* Pour des informations sur les thérapies comportementales et cognitives, voir le site de l’Association française : www.aftcc-org ou mon petit livre Les thérapies comportementales, éd. Bernet-Danilo, Coll. Essentialis, 1996, 3e éd. : 2002, 64 p.

J’ai expliqué les raisons d’abandonner le freudisme dans mon livre Les Illusions de la psychanalyse [1]. On a pu me reprocher un ton passionné [2]. Ce ton s’expliquait par le pouvoir exorbitant et l’arrogance des psychanalystes dans mon pays (la Belgique) et, en particulier, dans mon université. A l’époque, j’ai réagi comme un habitant qui verrait ses voisins indiquer sans vergogne une mauvaise route à de naïfs étrangers. J’ai voulu dire avec force : « Ne les écoutez pas, ils se trompent, regardez plutôt cet autre chemin (la psychologie scientifique) ». Ne pas dire publiquement ce que j’avais constaté me paraissait de la non-assistance à personnes en danger. Les temps ont changé, du moins en Belgique. Dans le département de psychologie de mon université, les rares freudiens ont perdu leur suffisance. Aujourd’hui je suis serein, mais mon opinion de la psychanalyse n’en est pas devenue plus favorable, au contraire.

En écrivant Les Illusions de la psychanalyse, je savais que la présentation du cas princeps de la psychanalyse, la célèbre Anna O., était mensongère. Freud avait écrit que « la patiente avait été libérée de tous ses symptômes » [3]. A la fin des années 60, Henri Ellenberger, le plus célèbre des historiens de la psychiatrie, a découvert des rapports médicaux à la clinique psychiatrique de Kreuzlingen, qui montrent que ce cas était en réalité un lamentable échec. Entre le moment où Breuer reçut la patiente une première fois pour une toux rebelle et le moment où il l’envoya à Kreuzlingen, après un an et demi de « traitement par la parole », la santé mentale d’Anna n’avait fait que se détériorer. La patiente avait conservé la plupart de ses symptômes et était devenue une morphinomane grave (Breuer avait prescrit de la morphine au cours de sa thérapie, un détail passé sous silence dans les Etudes sur l’hystérie) [4].

Depuis, j’ai lu d’autres recherches sur l’origine des idées de Freud et le développement de son Ecole. D’abord ceux de Roazen (université de Toronto) et de Sulloway (Massachusetts Institute of Technology), ensuite ceux de Crews (université Berkeley) et d’Israëls [5] (université d’Amsterdam), enfin la remarquable synthèse de Jacques Bénesteau (université de Toulouse) : Mensonges freudiens. Histoire d’une désinformation séculaire [6]. Les historiens, qui ont voulu consulter les Archives Freud à Washington et à Londres, se sont heurtés à l’interdiction de consulter de nombreux documents, en particulier une grande partie de la correspondance de Freud. Certains de ces documents - en particulier des lettres de Freud à Breuer - sont interdits d’accès jusqu’en 2113, un fait unique au monde ! Aucun secret militaire n’est gardé à une telle échéance. L’embargo sur les archives a évidemment stimulé la curiosité de chercheurs. Manifestement Freud et les siens avaient des choses graves à cacher. Des morceaux de correspondances ont été petit à petit publiés. Un des documents les plus importants a été, en 1985, la publication intégrale (en anglais) de la correspondance entre Freud et Fliess, par Jeffrey Masson, alors directeur des Archives Freud. Ce texte a montré l’ampleur des coupures et déformations opérées dans la première édition (à ce jour, le lecteur français ne dispose que de cette version de 1950, ad usum delphini). La vision de la psychanalyse et de son fondateur s’en trouve radicalement changée. Le père de la psychanalyse n’apparaît plus comme un savant intègre, un courageux chercheur de la vérité, mais un homme très ambitieux, peu scrupuleux, avide de gagner de l’argent, autoritaire, rancunier, superstitieux, paranoïde. Il a fondé un groupe de disciples cultivant la mentalité du juste persécuté. Le plus grave, ce ne sont pas ces comportements (après tout, qu’importe l’homme si ses théories sont vérifiées), mais les mensonges concernant le matériel clinique. Freud a menti quant aux succès de sa thérapie, il a inventé des patients, il a développé un art de spéculer sans faits réellement observés. Sa doctrine est fondée sur un mélange inextricable de faits, d’interprétations et de mystifications. Les travestissements de la réalité sont hélas devenus coutumiers dans le mouvement psychanalytique. Parmi les faussaires les plus adulés par le grand public, Bettelheim occupe une place de choix, pour le malheur des parents d’enfants autistes [7].

Analyses de la psychanalyse

La psychanalyse peut s’envisager de multiples façons. Nous venons d’évoquer la perspective historique [8]. Déjà ici des interprétations opposées sont possibles, depuis la présentation hagiographique d’Ernest Jones, le fidèle disciple de Freud, jusqu’aux dénonciations vigoureuses d’un Cioffi [9], en passant par la position modérée de Webster. Ce dernier conclut un ouvrage très documenté en disant : « En dépit de son attitude parfois moins que scrupuleuse vis-à-vis de la vérité, il reste que, si Freud a voulu persuader ses contemporains d’accepter la psychanalyse, c’était pour nulle autre raison que sa propre foi en elle. En ce sens, la théorie psychanalytique n’est pas plus une escroquerie que ne le sont le christianisme, l’Islam, le judaïsme ou tout autre système de croyance religieuse » [10].

La perspective épistémologique est connue. C’est celle que j’ai adoptée dans Les Illusions de la psychanalyse. On peut citer ici Popper, Eysenck, Grünbaum. Le premier a bien montré comment le système freudien permet de réfuter n’importe quel fait venant le contredire, du moins dans la pratique clinique. Pour Popper, cette irréfutabilité fait de la psychanalyse une pseudoscience. Eysenck et Grünbaum partent de l’idée qu’une série d’énoncés de la théorie freudienne peuvent être formulés de façon à devenir testables/réfutables. Par exemple, Freud écrit : « L’infériorité intellectuelle de tant de femmes, qui est une réalité indiscutable, doit être attribuée à l’inhibition de la pensée, inhibition requise pour la répression sexuelle » [11]. Une implication testable est que plus les femmes sont sexuellement libérées, plus elles deviennent intelligentes. Les recherches empiriques montrent que, dans l’ensemble, les énoncés spécifiquement freudiens sont quasi sans valeur scientifique [12].

Nous procédons ici à une « analyse comportementale ». Nous examinons quels peuvent être les déterminants des conduites des professionnels de la psychanalyse et de leurs clients. Nous nous limitons toutefois à une analyse fonctionnelle. Une analyse comportementale classique tient compte de six variables : (a) l’environnement du comportement et les stimuli antécédents, (b) les processus cognitifs, (c) les affects, (d) les actions, (e) l’état de l’organisme et (f) les conséquences anticipées du comportement [13]. Nous nous centrons sur la sixième variable et répondons à la question : quels sont les bénéfices secrets de la psychanalyse ? Par « secrets » nous entendons : compris seulement par une minorité de personnes. L’espace nous manque pour un inventaire exhaustif.

Des petits bénéfices thérapeutiques

Pendant les premières années de sa carrière, Freud a toujours affirmé obtenir des guérisons. En 1896, il déclare avoir découvert la cause spécifique de l’hystérie : c’est toujours le refoulement, dans l’Inconscient, d’expériences sexuelles subies dans l’enfance. Les patientes, dit-il, ne se rappellent plus aucune de ces expériences, mais il suffit qu’elles parviennent à se remémorer les scènes pour être guéries. Freud précise que ses découvertes reposent sur 18 cas traités avec succès [14]. La publication in extenso des lettres de Freud à Fliess montre qu’il s’agit d’un énorme bluff. À cette époque, depuis des mois, Freud se trouve quasi sans patients. Au moment même où il publie ses « découvertes », il confie à Fliess que pas un seul cas n’a été mené à terme ! Plusieurs historiens du freudisme ont repéré ce mensonge [15].

Deux ans plus tard, Freud affirme avoir découvert l’explication et le traitement de la neurasthénie - ce qu’on appelle aujourd’hui la dépression ou le trouble dysthymique. La cause serait toujours, sans exception, la masturbation. Il affirme qu’il suffit d’amener les patients à « adopter des relations sexuelles normales » pour que la neurasthénie disparaisse. Il justifie ses énoncés par « plus de 200 cas reçus en consultation » [16]. Cette fois encore, les lettres à Fliess montrent que Freud ment : il cite un nombre de patients qui ne correspond absolument pas au nombre réel (voir l’encadré ci-contre).

Un mensonge grave

Le plus grave n’est pas la question du nombre, mais l’affirmation des succès thérapeutiques. Manifestement, à examiner de près la correspondance de Freud, on constate que ses résultats et ceux des autres analystes étaient médiocres et que certains patients se détérioraient à mesure que la cure se poursuivait. Un aveu parmi d’autres. Dans une lettre à Freud, Jung explique comment il a défendu la psychanalyse face à des contradicteurs : « J’ai considéré comme plus prudent de ne pas m’appuyer trop sur le succès thérapeutique, sinon on aura vite rassemblé un matériel apte à y montrer que le résultat thérapeutique est très mauvais, ce qui ferait du mal à la théorie également » (4-12-1906). Vers 1910, il était de notoriété publique que les résultats de la psychanalyse n’avaient vraiment rien de spectaculaire. À partir de cette époque, Freud raréfie ses déclarations quant à l’efficacité de la psychanalyse et souligne de plus en plus son intérêt « scientifique » [17]. J. V. R.

D’autre part, l’attaque étant la meilleure défense, Freud dénonce la « fureur thérapeutique » et met en garde contre « la volonté de guérir ». Ses disciples ont repris en chœur la dénonciation de la furor therapeuticus. En langage lacanien : « La psychothérapie ramène au pire... Ce n’est pas la peine de thérapier le psychique. Freud aussi pensait ça. Il pensait qu’il ne fallait pas se presser de guérir » [18].

Durant ses dernières années, Freud s’est montré de plus en plus modeste quant au pouvoir thérapeutique de la psychanalyse. Il écrit par exemple que l’analyste se contente d’analyser et que la guérison n’est qu’un profit accessoire [19], ou encore : « En règle générale, notre thérapie est forcée de se contenter d’amener plus vite, plus sûrement, avec moins de dépense, la bonne issue qui, dans des circonstances favorables, se serait produite spontanément » [20].

Il a fallu attendre 1952 pour qu’un psychologue de l’université de Londres, Hans Eysenck, aborde la question de façon scientifique. En rassemblant des études portant sur plus de 7000 patients traités par leur médecin de famille ou par des psychothérapeutes « éclectiques » et l’évolution de 760 patients traités par la psychanalyse, il a constaté deux tiers d’améliorations après 2 ans, quel que soit le traitement. Ce type de recherche a été reproduit des dizaines de fois dans les pays anglo-saxons et du Nord de l’Europe. Quasiment toutes les recherches montrent que, compte tenu du coût en temps et donc en argent, la psychanalyse est une « thérapie » beaucoup moins efficace que les thérapies comportementales et cognitives - notamment pour les troubles anxieux - et que les médicaments - en particulier pour les troubles bipolaires et les troubles psychotiques. Dans « la France freudienne » [21], le pays au monde où il y a le plus de psychanalystes par habitant, jamais, à ma connaissance, une seule recherche comparative n’a été publiée. Toutes les discussions sur les effets de la psychanalyse en restent à des études de cas, des discours théoriques et des affirmations péremptoires.

De séduisants bénéfices pour les analysés

La plupart des psychanalystes dédaignent les « comportements » qui font souffrir et les qualifient de « symptômes ». Ils parviennent souvent à faire adopter par leurs patients cette façon de parler. Ainsi Pierre Rey, au terme de dix années de séances quotidiennes d’analyse chez Lacan, écrit que ses phobies sociales - le « symptôme » pour lequel il avait entamé la cure - n’a pas disparu : « L’avouer aujourd’hui me fait sourire : je suis toujours aussi phobique. Mais, entre-temps, j’ai négocié avec mes phobies. Ou je ne me mets plus en position d’avoir à les éprouver, ou, le dussé-je, les considérant comme l’accident d’un temps vide, je les subis avec la résignation ennuyée qu’appellent les fatalités extérieures » [22].

Si les « symptômes » persistent, quels sont les avantages que des patients peuvent tirer de cures parfois interminables ? Dans le cas de Rey - qui fut le rédacteur en chef de Marie Claire -, la réponse est simple. L’analyse lui a permis de manifester ses émotions sans retenue : « Jaillirent de moi en un bouillonnement effrayant les cris bloqués derrière ma carapace de bienveillance cordiale. Dès lors, chacun sut à quoi s’en tenir sur les sentiments que je lui portais. Quand j’aimais, à la vie à la mort, j’aimais. Quand je haïssais, à la vie à la mort, on ne tardait pas davantage à l’apprendre » [23].

Un exemple : une amie lui téléphone à plusieurs reprises pour récupérer un livre qu’elle lui a prêté. Rey ne le retrouve pas. En réponse à un nouvel appel, il lui lance : « Écoute-moi, vieille truie. Ton torchon de bouquin de merde, je l’ai jeté aux chiottes. Maintenant, je te préviens. Si tu me téléphones une fois de plus, je te casse la tête ! Je ne veux plus entendre ta voix, plus jamais ! » [24]. Ainsi, l’analyse lui a permis de vivre à fond ses désirs. Il conclut : « Il n’est d’éthique que la mise en acte du désir. Le reste est littérature » [25].

Un des bénéfices spécifiques des cures est la désinhibition de l’égoïsme et l’exaltation narcissique. Par ailleurs, on peut y trouver des satisfactions affectives qu’apportent la plupart des psychothérapies : le plaisir d’être écouté, compris, déculpabilisé. Il en résulte souvent une relation de fascination et de sujétion. Le phénomène avait déjà été décrit au début du 19e siècle par les magnétiseurs, sous le nom de « rapport magnétique ». Ces ancêtres de la psychothérapie avaient constaté, chez de nombreux patients, la disposition à croire que le thérapeute dispose de pouvoirs surnaturels, le désir croissant de contacts avec le thérapeute, le développement d’une véritable passion amoureuse et d’une subordination totale [26]. Janet [27] et puis Freud ont également souligné l’attachement infantile qu’un patient peut témoigner à l’égard de son thérapeute. Freud l’explique comme un « transfert » de sentiments éprouvés primitivement pour les parents et avoue que c’est un puissant moyen de suggestion. Il écrit : « Le patient, qui n’est censé chercher rien d’autre qu’une issue à ses conflits générateurs de souffrance, développe un intérêt particulier pour la personne du médecin. Tout ce qui se rapporte à cette personne lui paraît être plus important que ses propres affaires. [...] Pour autant que le transfert est précédé du signe positif, il revêt le médecin d’autorité, il transforme en croyances ses communications et ses interprétations. [...] Dans notre technique, nous n’avons abandonné l’hypnose que pour redécouvrir la suggestion sous les espèces du transfert. [...] Nous accordons que notre influence repose pour l’essentiel sur le transfert, donc sur la suggestion » [28]. Il est d’autres bénéfices... [29]

Des bénéfices substantiels pour les psychanalystes

La pratique de la psychanalyse est une activité facile et très lucrative. En présentant sa méthode, Freud écrit qu’« elle est beaucoup plus facile à appliquer qu’on ne l’imagine lors de sa description » [30]. Il précise que « la règle de l’attention flottante », qui commande la manière dont le psychanalyste écoute, « permet d’économiser un effort d’attention qu’on ne saurait maintenir chaque jour pendant des heures » [31]. Une illustration de cette facilité : la première patiente de Freud, Emma Eckstein, est devenue elle-même psychanalyste, sans aucune autre formation que le divan [32].

Dans une cure, le psychanalyste adopte trois types d’activités : écouter en état d’attention flottante ; émettre régulièrement des « mhms » (pour assurer le client qu’il est bien écouté et pour l’inviter à continuer à « associer » dans la direction qu’il a prise) ; donner de temps en temps des interprétations. Le décodage freudien est très simple : il consiste pour une large part en découpages de mots « signifiants » (si le patient dit : « Ne me prenez pas au mot », l’analyste entend : « Ne me croyez pas homo ») et en repérages de significations symboliques ou d’analogies (la peur des serpents, c’est dans l’Inconscient la peur du pénis [33]). C’est à la portée de toute personne moyennement douée, qui a lu quelques livres de psychanalyse. Lorsque le client pose des questions embarrassantes, il suffit de les lui retourner (« Pourquoi posez-vous cette question ? », « Qu’est-ce que cela interpelle ? »). Les critiques et les oppositions sont interprétées comme des « résistances », des « dénégations » ou des expressions d’un « transfert hostile ». Elles ne remettent jamais l’analyste en question. Dès que la psychanalyse a eu du succès, de nombreuses personnes l’ont pratiquée sans avoir fait d’études de psychologie ni de psychiatrie. En 1922, Freud a réagi à la prolifération d’analystes non contrôlés par lui en instituant, comme condition de reconnaissance par son Association, l’obligation d’une « analyse personnelle » (Selbstanalyse) sous sa direction ou celle d’un disciple resté fidèle [34]. À cette époque, Freud ne traitait quasi plus de patients [35]. Il avait compris que le meilleur profit de sa méthode résidait dans les analyses « didactiques » : les élèves-analystes n’ont pas de gros problèmes, ils arrivent toujours à l’heure, paient le prix fort rubis sur l’ongle et deviennent de zélés disciples. Un bon nombre des premiers disciples de Freud, Karl Abraham par exemple, n’ont pas été analysés et ne semblent pas avoir pensé que c’était nécessaire. Freud lui-même aurait pu se faire analyser par un collègue, mais, à ma connaissance, n’en a jamais parlé. Les freudiens avancent deux justifications pour l’inutilité de la didactique du Maître : il était génial et il a fait une auto-analyse - une procédure jugée insuffisante et même dangereuse pour tout autre être humain.

Les premières didactiques réalisées par Freud, celle de Ferenczi par exemple, ne duraient que quelques heures. À partir des années 1920, elles sont devenues de plus en plus longues : 12 ans pour Dorothy Burlingham (dont le fils aîné, analysé par Anna Freud, s’empoisonnera couché dans le lit de celle-ci) ; 16 ans pour Ruth Mack-Brunswick (qui mourra prématurément de toxicomanie) [36]. On comprend qu’un bon nombre d’analystes « didacticiens » crient haut et fort que la principale condition de reconnaissance par les associations psychanalytiques est l’analyse didactique et nullement un diplôme universitaire, tel que la psychiatrie ou la psychologie. Prêtre réduit à l’état laïque, professeur de philosophie à la recherche de succès et d’un meilleur salaire, assistant social cherchant promotion..., tous sont les bienvenus chez des didacticiens qui, après quelques centaines ou milliers d’heures de didactique, leur confèreront le titre tant envié d’analyste. Quelques années plus tard, ceux-ci pourront à leur tour devenir des « formateurs »...

Je ne nie pas l’intérêt, pour un psychothérapeute, d’apprendre à observer et modifier ses propres comportements, surtout ceux qui peuvent interférer avec sa pratique [37]. Je constate seulement que les didactiques freudiennes sont devenues, pour les détenteurs du pouvoir dans les associations analytiques, le meilleur « bénéfice » qui soit et que les pratiques actuelles participent manifestement de l’abus.

J’évoque brièvement un dernier bénéfice pour les analystes qui ambitionnent des postes universitaires. Dans la plupart des universités françaises et belges francophones, la réalisation d’une thèse de psychiatrie ou de psychologie ne requiert nullement une recherche empirique. Faire du texte à partir du texte freudien suffit pour être promu professeur. Il n’en va plus ainsi dans les pays anglo-saxons. On comprend dès lors que l’enseignement de la psychiatrie et de la psychologie clinique soit devenu là tout à fait différent de chez nous.

Les psychanalystes vivent de l’illusion qu’ils dissipent les illusions. Ils ont parfaitement réussi à en créer de nouvelles, très rentables.


Source :
Van Rillaer, J. ( 2004). Des bénéfices cachés de la psychanalyse. Science et pseudosciences n° 261


[1] Jacques Van Rillaer, Les Illusions de la psychanalyse, Belgique, éd. Mardaga (diffusé en France par SOFEDIS), 1981, 4e éd. 1996, 415 p.

[2] Voir par exemple Cyril Koupernic A propos de Les Illusions de la psychanalyse de J. Van Rillaer, L’Evolution psychiatrique, 1982, 47 : 559-564.

[3] Je citerai Freud en mentionnant la date de la publication en question, le tome et la page des œuvres complètes en allemand (Gesammelte Werke, Frankfurt, Fischer, 18 vols, 1940-1975). Référence de la présente citation : 1925, XIV 45.

[4] Pour un exposé détaillé du cas fondateur de la psychanalyse et des tromperies de Freud, voir par exemple Mikkel Borch-Jacobsen, Souvenirs d’Anna O. Une mystification centenaire, Paris, Aubier, 1995, 120 p.

[5] Le lecteur de SPS peut trouver, dans le n° 246 (avril 2001), la traduction d’un chapitre du livre de Han Israëls : De Weense kwakzalver. Honderd jaar Freud en de freudianen. [Le charlatan de Vienne. Cent ans de freudisme et de freudiens], Amsterdam, Bert Bakker, 1999

[6] Bénesteau J., Mensonges freudiens. Histoire d’une désinformation séculaire, Belgique, Mardaga (diffusé en France par SOFEDIS), 2002, 400 p. Voir le compte rendu de J. Brissonnet dans SPS, n° 256.

[7] Pollak R., Bruno Bettelheim ou la fabrication d’un mythe, trad., Paris, Les empêcheurs de penser en rond / Seuil, 2003, 525 p. Présentation par M. Bertaud dans le n° 260 de SPS (déc. 2003).

[8] Voir en plus des auteurs cités ici, le très intéressant site www.psychiatrie-und-ethik, qui fournit des textes en allemand, en français et en anglais.

[9] En 1974, Frank Cioffi, professeur à l’université de Kent à Canterbury, publiait l’article : Was Freud a liar ?, rééd. dans F. Crews (éd.) Unauthorized Freud, New York, Viking, 1998, p. 34-42). Voir surtout son récent ouvrage Freud and the question of pseudo-science, Open Court, 1998, 313 p.

[10] Le Freud inconnu. L’invention de la psychanalyse, trad., Paris, Exergue, 1998, p. 490.

[11] 1908, VII 162 (trad. fr. dans S. Freud, La vie sexuelle, PUF, 1969, p. 42)

[12] Eysenck, H. & Wilson, G., The experimental study of freudian theories, London, Methuen, 1973, 405 p.

[13] Voir par exemple J. Van Rillaer, Psychologie de la vie quotidienne, Paris, Odile Jacob, 2003, p. 91 à 148

[14] « Zur Aetiologie der Hysterie », I 425-59

[15] Par exemple, Israëls H. & Schatzman M., The Seduction Theory, History of Psychiatry, 1993, 4 : 23-59. - Israëls H., Het geval Freud. I. Scheppingsverhalen, Amsterdam : Bert Bakker, 1993, 248 p., trad. allemande : Der Fall Freud. Die Geburt der Psychoanalyse aus der Lüge, Hamburg, Europäische Verlaganstalt/Rotbuch Verlag. - Borch-Jacobsen M., Folies à plusieurs, Paris, Les empêcheurs de penser en rond Seuil, 2002, p. 65-109. - Bénesteau J., op. cit., 2002, ch. 12.

[16] « Die Sexualität in der Aetiologie der Neurose » (1898), I 491-516.

[17] Pour une série de citations précises, voir Van Rillaer, Les Illusions de la psychanalyse, op. cit., p. 378.

[18] Lacan J., « Ouverture de la section clinique », Ornicar ?, 1977, 9 : 13

[19] Nebengewinn, 1923, XIII 226.

[20] 1926, XIV 186.

[21] Titre d’un ouvrage (Paris, Grasset, 1982) de Sherry Turkle, une sociologue américaine qui a essayé de comprendre pourquoi les Français continuent à croire si facilement en la psychanalyse. Un des éléments de réponse serait l’importance qu’ils accordent au Moi et réagissent à tout ce qui semble menacer leur identité (par exemple la psychologie scientifique, qualifiée de « positiviste »).

[22] Rey P., Une saison chez Lacan, Paris, Laffont, 1989, p. 77 (c’est Rey qui souligne)

[23] Ibidem, p. 156

[24] Ibidem, p. 170.

[25] Ibidem, p. 209.

[26] Ellenberger H., A la découverte de l’Inconscient. Histoire de la psychiatrie dynamique, trad., éd. Simep (Masson), 1974, p. 67-68, 131-34. Rééd., Histoire de la découverte de l’inconscient, Fayard, 1994.

[27] Janet P., L’automatisme psychologique, Paris, Alcan, 1889, p. 283-290. - L’influence somnambulique et le besoin de direction, Revue philosophique, 1897, 43 : 113-43

[28] XI p. 456, 463s, 466. Trad., Conférences d’introduction à la psychanalyse. Gallimard, 1999, p. 558, 565s, 569.

[29] Nous ne pouvons ici les développer. Citons-en simplement deux : la déculpabilisation de la passivité (« Je n’essaie pas d’agir autrement, je suis « en analyse », le changement se produira [automatiquement et sans effort] quand le refoulé sera devenu conscient ») ; la satisfaction de faire partie d’une caste de super-intellectuels, qui peuvent se payer la psychothérapie la plus coûteuse qui soit et qui sont les seuls à pénétrer les profondeurs de l’âme.

[30] 1904, V 7.

[31] 1912, VIII 377

[32] Masson J.M., Le réel escamoté, trad., Paris, Aubier, 1984, p 17.

[33] Freud, 1900, II 352 et 362.

[34] Quand Rank a été exclu de l’Association internationale de psychanalyse, les analystes qui avaient fait leur didactique chez lui ont dû refaire une didactique chez un freudien orthodoxe pour rester membre de l’Association (voir Bénesteau, op. cit., p. 49).

[35] Lynn D. & Vaillant G., « Anonymity, neutrality, and confidentiality in the actual methods of Sigmund Freud : A review of 43 cases, 1907-1939 », American Journal of Psychiatry, 1998, 155, : 163-171

[36] Bénesteau, op. cit., ch. 4.

[37] Voir Van Rillaer J., Pour des analyses personnelles chez les comportementalistes, Journal de Thérapie comportementale et cognitive, Paris, Masson, 2000, 10 (1) : 1-3


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