Flow et santé émotionnelle : comprendre, faire comprendre, être compris... c’est jubilatoire. (Heutte, 2007)

 novembre 2007
par  Jean Heutte
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Selon Pauchant et Chennoufi (2003) les personnes autotéliques considèrent - entre autres - les crises comme des opportunités d’apprentissage et de changement. Leurs caractéristiques sont les suivantes : ces personnes ont la conviction qu’elles sont responsables de leur destin, mais sans volonté de vouloir changer le monde selon leur ambition ; elles portent une attention subtile au monde environnant, moins absorbées par leurs propres besoins et désirs ; elles ont la capacité d’imaginer de nouvelles alternatives au lieu de suivre de façon rigide un but déterminé, souvent induit par la culture externe et des mécanismes de défense individuels et collectifs. Le premier aboutissement de l’apprentissage autotélique est d’axer la gestion des crises sur la prévention, ce qui revient à intégrer la dimension de la santé et de la dignité humaines, ainsi que de la viabilité écologique, en tant qu’éléments tout aussi importants que les dimensions financières ou productives, par exemple. Le second aspect est le refus d’énoncés immuables et le souci de mettre en place des processus qui permettent l’émergence d’une nouvelle éthique collective (Pauchant et Chennoufi, 2003). Tous ces éléments font vraisemblablement partie des conditions indispensables pour permettre le déploiement d’une écologie de l’apprenance au sein des collectifs et des organisations.

L’individu autotélique pourrait être un excellent catalyseur de l’efficacité collective. En effet, selon Csikszentmihalyi (2005), comme il n’a pas un grand besoin de possession, de distractions, de confort, de pouvoir ou de célébrité, car presque tout ce qu’il fait l’enrichit intérieurement, il est généralement très apprécié de ses pairs. Comme il expérimente le flow dans son travail, sa vie familiale, ses relations avec les autres, dans des activités banales de la vie quotidienne et même quand il est seul et inactif, il est moins dépendant des récompenses extérieures qui motivent les autres à se satisfaire d’un quotidien routinier, vide de sens. Il est plus autonome, plus indépendant, parce qu’on ne le manipule pas facilement à coup de menaces ou de récompenses extérieures. En même temps, il est plus impliqué dans tout ce qui l’entoure parce qu’il est pleinement investi dans le courant de la vie. Son énergie psychique paraît inépuisable, il est plus attentif, remarque plus de détails, s’intéresse volontiers à quelque chose sans en attendre de récompense immédiate. Il a une attitude joyeuse de curiosité, une volonté de comprendre, de résoudre des problèmes. Mais il a aussi un intérêt désintéressé : son attention est dénuée d’ambition et d’objectifs personnels pour forcer la chance d’appréhender la réalité selon ses propres termes. Comme ils sont moins préoccupés d’eux-mêmes, ils investissent plus d’énergie psychique dans leur rapport à la vie. Les individus créatifs sont généralement autotéliques et c’est parce qu’ils disposent d’un surplus d’énergie psychique à investir dans des choses apparemment triviales qu’ils font des découvertes. (Csikszentmihalyi, 2005).

Si apprendre est rarement une partie de plaisir, comprendre peut être totalement jubilatoire : d’ailleurs tous ceux qui ont ressenti un jour ce violent sentiment savent qu’il l’a été encore plus fort, au moment où ils ont pu le partager avec d’autres, et qu’ils ont pu constater qu’ils étaient compris. La réaction physiologique peut d’ailleurs être si forte, comme un long frisson qui part du bas du dos pour dresser les cheveux sur la tête, qu’au moment où ils le ressentent, ils ont l’impression d’être transporté, « comme sur un petit nuage », parfois ému aux larmes, et en même temps, paradoxalement, ils ont tout simplement le sentiment d’être (Csiksentmihalyi, 2004, 2005). C’est vraisemblablement ce qui fait du métier d’enseignant un des plus beaux métiers du monde, ou en tout cas, un des plus enthousiasmants pour ceux qui ont le bonheur de vivre régulièrement cette expérience optimale. Si les enseignants qui connaissent le flow sont souvent débordants d’activité, ne comptant jamais leurs heures, toujours prêts à innover ou s’impliquer dans un nouveau projet, c’est tout simplement parce qu’ils cherchent en permanence n’importe quelle occasion de recréer les conditions qui vont leur permettre de le ressentir à nouveau. Comme ils ont une meilleure santé émotionnelle (Amherdt, 2004), ils sont dans des dispositions qui les rendent souvent beaucoup plus créatifs que leurs collègues. Ils innovent parfois sans même s’en rendre compte, presque malgré eux. Selon Csikszentmihalyi (2006), l’engagement dans un processus créatif donne la sensation de vivre plus intensément, permet de ressentir un « sentiment de plénitude que nous attendons de la vie et qui nous est si peu souvent offert. Seuls la sexualité, les sports, la musique et l’extase religieuse [...] nous confèrent un sentiment aussi profond d’appartenance à un tout plus vaste que nous-mêmes. » (Csiksentmihalyi, 2006).

Selon Amherdt (2004), en s’appuyant sur les recherches faites sur le flow, le talent (Buckingham et Clifton, 2000) et la détresse psychologique (Brun, 2002), dans une population normale, nous devrions retrouver une distribution « 20/60/20 » concernant la qualité de la santé émotionnelle (c.f. tableau 1).

Tableau 1. Bilan de santé émotionnelle dans une population normale

A

20%

B

60 %

C

20 %

Bonne

santé émotionnelle

Partiellement

en bonne santé émotionnelle

Mauvaise

santé émotionnelle

Se développe de manière optimale

Partiellement en développement

Pas du tout en développement

Performant s

« Personnes clés »

Moyennement

performants

Pas du tout

performants

A : Les personnes autotéliques sur lesquelles toute organisation s'appuie, avant tout pour créer de la richesse (produits et services de qualité qui seront recherchés).

C : Les personnes qui souffrent. À titre d'exemple, ce sont ces personnes qui sont à l'origine de la plus grande partie des coûts liés aux absences globales dans une organisation.

B : Les personnes qui représentent la majorité; elles se situent entre les deux autres types.

Source : Amherdt (2004)

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Sources :
Heutte J. (2007) Déploiement d’une écologie de l’apprenance : Vers une nouvelle culture de la formation professionnelle universitaire des enseignants ?
Communication, à l’occasion du colloque international CDIUFM Qu’est-ce qu’une formation professionnelle universitaire des enseignants ? (Arras, mai 2007)

Heutte J. (2009) - Mieux prendre en compte les compétences des personnels de l’éducation au cours de leur carrière, pour sortir du burnout institutionnel : quelques apports de la psychologie positive.
Actes du 3e colloque international CDIUFM « Qu’est-ce qu’une formation professionnelle universitaire des enseignants ? », (201-220) Tome 2, Artois Presses Université.

soumis en 2007, accepté en 2008 et publié en 2009...
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